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Les pieds bien sur terre pour pouvoir mieux décoller du sol.

Triple Bill Ashton-Nijinska. Birthday Offering : Pretty (sometimes) is Beautiful.

Triple bill / Birthday Offering, Frederick Ashton, Alexander Glazunov, Royal Opera House. Conductor : Tom Seligman.

Matinée du samedi 30 juin (générale) : Melles Nuñez, Choe, Morera, Mendizabal, Marquez, Koyabashi, Lamb. Messieurs Soares, Campbell, Cervera, Hristov, Maloney, Stepanek, Whitehead.

Soirée du samedi 30 juin (première) : Melles Rojo, Choe, Morera, Lamb, Marquez, Koyabashi, Crawford. Messieurs Bonelli, & same cast.

A la fin de la représentation du soir de Birthday Offering, mon voisin, un ballet-goer de toute évidence, me glissa à l’oreille : « it’s just pretty !». J’acquiesçai tout en pensant qu’à Paris, ce « just pretty » dans la bouche de beaucoup, n’aurait pas été appréciatif mais péjoratif. Un Birthday Offering n’aurait en effet jamais survécu dans notre pays qui cantonne la danse à l’expression de la « brûlante actualité » et la condamne donc à la « ringardisation » express. Birthday Offering ne renvoie à aucune interrogation sur notre époque pas plus qu’il ne le faisait à l’époque de sa création. C’est l’œuvre d’un nostalgique d’une esthétique déjà révolue mais combien évocatrice, c’est un double hommage d’Ashton à sa compagnie d’origine et à l’archéologie des ballets russes. C’est un pan de beauté ; un point c’est tout. Et c’est déjà beaucoup.

Créé en 1956 à l’occasion de la célébration des 25 ans du Sadler’s Wells (devenu après guerre le Royal Ballet), c’est un grand divertissement chorégraphique sans argument dans la veine du ballet impérial petersbourgeois. La musique de Glazunov, extraite des Saisons et de Scènes de Ballet vient renforcer l’atmosphère fin de siècle. Un escalier faisant tout le fond de scène sur lequel sont posés deux candélabres baroques constitue le seul décor. Il ne fallait certes pas surcharger la scène car les sept ballerines et leurs partenaires sont habillés dans la plus pure tradition de l’école de Paris par André Levasseur : les tutus évoquent les lourdes robes du pavillon d’Armide (l’une des créations de Pavlova à Saint Petersbourg) avec leur basque tombante et leur corole juste au dessus du genou. Les corsages sont gansés et couverts de petits cabochons brillants. Les décolletés des danseuses sont constellées d’étoiles noires et leur coiffures ceintes d’un diadème élaboré. C’est du costume comme on n’en fait plus depuis les ballets du marquis de Cuevas.

Chacune à sa couleur, sa spécificité technique et son partenaire assorti. Les garçons portent des collants irisés qui tantôt paraissent noirs tantôt s’accordent à la couleur de leur ballerine. Les pauvres sont cantonnés au rôle de faire-valoir. Ils restent ainsi sur l’estrade à regarder passer les 6 variations de leurs partenaires avant d’être autorisés à faire quelques pas de basques sur scène.

Car l’attrait principal de Birthday Offering, c’est le déploiement sur scène d’un essaim d’étoiles féminines qui apparaissent ensemble avant de faire assaut de virtuosité dans leur variation. En deux représentations, matinée et soirée, j’ai pu voir la plupart des étoiles de la compagnie. Une vraie fête, on vous dit !

Après l’intrada des danseuses avec leurs partenaires et sa savante architecture, la ronde des variations commence. Yuhui Choe ouvre le bal en gris avec une variation joliment tarabiscotée à base de retirés, de petits jetés rapides et de pirouettes prises de la 5e position. Elle séduit par son naturel et son manque d’affectation dans un passage qui pourrait être très minaudier. Laura Morera, en pourpre, écope d’une variation brillante faite de rapides jetés et de déboulés. Son élocution de la chorégraphie est claire, mais le costume et surtout la tiare ne l’avantagent guère. Sa tête paraît surdimensionnée. La troisième variation nous entraîne sur un registre plus lyrique. Cette variation fut celle de Svetlana Beriosova. Iztiar Mendizabal (en vert), lors de la générale, semble moins à l’aise dans le développé que dans les jetés de la princesse Épine. Le soir, dans la même variation, Sarah Lamb (en bleu), sa rivale de la veille, caresse le sol de ses ronds de jambe et joue de l’épaulement comme personne. Ses développés à la seconde sur pointe ne sont pas les plus hauts qu’on puisse voir aujourd’hui mais ils sont faits avec un calme olympien qui ne cesse de me fasciner. Lorsque Roberta Marquez se précipite sur scène dans son tutu jaune, on a l’impression d’entendre déjà la musique de la grêle dans les saisons de Glazunov : cabrioles, jetés, rapides emboités ; tout cela file à la vitesse de l’éclair et laisse comme une traînée de poudre dorée derrière soi. Roberta Marquez semble un vrai Cupidon de Don Quichotte. Avec la 5e variation, on retourne à l’adage : la variation interprétée par Hikaru Kobayashi met en valeur le piqué arabesque et les tours à l’italienne. Cette danseuse, habituellement pas une de mes favorites, s’y montre à son avantage. La tension qui la caractérise habituellement semble absente. Elle serait une bien belle et noble Reine des dryades.

La 6e variation avec l’accent mis sur les piétinés et les fermetures 5e a un petit parfum de princesse Florine (Oiseau bleu). Sarah Lamb (en bleu justement) s’y montre encore une fois à son aise. C’est la variation qu’a choisi de danser Tamara Rojo, le soir, en tant que soliste principale, en doré. Il s’agit de la variation de Beryl Grey, sur la musique de l’été. L’après midi, Marianela Nuñez avait dansé la 7e variation, celle de Margot Fonteyn, un passage crédité d’une rareté chorégraphique : un pas de bourrée à 5 pas qui ressemble à un pas de valse en tournant (cette variation sera interprétée le soir en tutu vert par la très élégante Helen Crawford). Les deux leading ladies ont restauré ici une tradition concernant ce ballet. Beriosova, lorsqu’elle dansait le rôle principal, conservait sa troisième variation qui était alors déplacée à la fin des soli. On ne peut imaginer deux approches plus différentes d’un même rôle. Marianela Nuñez est tout humilité et semble laisser la musique et le costume se charger de la mettre en avant. On apprécie alors la perfection de ses lignes et son phrasé musical. Son partenaire, Thiago Soares, a une belle prestance. Il n’est pas toujours à la hauteur de nos attentes dans les tours en l’air. Rojo, quant à elle, fait savoir qu’elle est l’étoile des étoiles. Elle a un port altier et décoche quelques œillades au public. Elle peut parader, car elle a Federico Bonelli en partenaire. Il fait des merveilles dans sa courte variation. Même si tout cela a beaucoup de chic, j’ai été plus sensible à l’interprétation de Melle Nuñez… Avec elle, it’s Just  Pretty et it’s so Beautiful semblaient soudain devenir synonymes.

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Prince of the Pagodas : Cuisse de nymphe émue et gratte-cul

The Prince of the Pagodas. Ballet en trois actes. Chorégraphie de Kenneth MacMillan, musique de Benjamin Britten, décors de Nicholas Georgiadis, livret de Colin Thubron d’après John Cranko, lumières de John B. Read. Représentation du 30 juin, avec Sarah Lamb (Rose), Frederico Bonelli (le Prince), Itziar Mendizabal (Épine), Gary Avis (l’Empereur), Valentino Zucchetti (le Fou), MM. Uspenski, Stepanek, Watkins et Maloney (les quatre Rois). Orchestre du Royal Opera House dirigé par Barry Wordsworth.

Dans le Prince des Pagodes, l’héroïne porte un nom tout simple ; elle est la princesse Rose. Telle la fleur du même nom, elle est la cadette et la préférée de tous, au grand dam de son aînée, l’églantine, plus connue sous le nom de gratte-cul en raison de ses nombreuses épines (le prénom de la méchante sœur dans le ballet de Benjamin Britten). Le père de ces deux donzelles, en jardinier avisé mais fatigué, partage très peu équitablement son royaume entre ses deux filles à l’avantage de Rose. Pour se venger, Épine, qui n’est pas gratte-cul pour rien, transforme le fiancé de sa demi-sœur en un repoussant lézard, arpenteur infatigable des terres desséchées et apporte enfin le chaos dans le jardin bien ordonné de son papa (les courtisans sont transformés en babouins). Aidé d’un fou du roi, un peu abeille mellifère, Rose devra apprendre à braver les quatre vents (des prétendants venus des quatre points cardinaux avec leurs quelques attraits et leurs nombreux défauts) avant de dompter son aversion pour son reptile d’amoureux et repousser, comme il se doit, la mauvaise herbe qu’est sa sœur loin du bosquet impérial ordonné.

L’autre soir, la princesse Rose était interprétée par Sarah Lamb, une danseuse tout indiquée pour donner une substance et un parfum de rose à une héroïne de ballet. Son interprétation m’a parue tellement évocatrice que j’ai même trouvé le nom et le parfum du rosier qui lui convenait le mieux : elle est un « Cuisse de nymphe émue », un rosier arbustif ancien connu avant 1789. Il a des tiges assez longues et souples et nécessite un tuteurage. Ainsi, au premier acte, La Rose de Sarah Lamb paraît-elle bien faible face aux virulents assauts de sa sœur Épine (Itziar Mendizabal, très à l’aise dans une chorégraphie volontairement redondante à base de jetés déclinés à toutes les sauces). Son vocabulaire personnel, à base de piqués arabesque, d’équilibres et de ports de bras variés dégage une grande délicatesse mais aussi un certain manque d’affirmation. Sarah Lamb a un beau et long pied cambré qui évoque la fragilité tant il semble alors supporter son corps de manière instable. Certes, ni le corps ni le pied ne tremblent, mais c’est comme si on voyait le point de greffe entre les deux. On est donc rassuré de voir ce fragile et précieux végétal tuteuré pour son épreuve initiatique du second acte par un Valentino Zuchetti en bouffon, la fraise au vent, sautant et tournant tous azimuts avec sa perruque élisabéthaine rouge et crépue. Même si le tout manque un peu de profondeur, c’est roboratif.

À l’acte II (The Other Land), partie la plus éditée pour cette reprise, puisqu’une quinzaine de minutes de l’œuvre originale ont été coupées, Rose rencontre à nouveau les prétendants qui l’avaient courtisée, aussi bien que sa sœur, au premier acte : Le prince du Nord, son costume de pirate, ses gants rouges et son incroyable rudesse (Andrej Uspenski, plus à l’aise dans cette partie que dans les rapides enchaînements saltatoires de sa variation du premier acte), le narcissique prince de l’Est, sa chemise de soie multicolores et ses miroirs (Johannes Stepanek qui possède un art du plié dans le fouetté arabesque à en faire pâlir plus d’un), le prince de l’Ouest, sorte de parodie du duc d’Alençon venu demander la main de la reine vierge (Jonathan Watkins, irrésistible dans sa variation pastiche des danses de cours élisabéthaines puis assez glaçant, grimé en joker) et le aussi sensuel que cruel Prince du Sud (Brian Maloney, qui tire plus la chorégraphie vers le tribal là où son devancier et créateur du rôle, Ashley Page, mettait l’accent sur les décentrés contemporains de la chorégraphie). Dans cette dernière rencontre, où le cauchemar atteint son comble puisque le Prince bat Rose dans un ralenti cinématographique, Sarah Lamb commence à montrer une autre facette de son personnage. Dans son pas de deux avec son tortionnaire, ses lignes se tendent comme la corde d’un arc au point de sembler s’étirer au-delà des lignes physiques du corps de la danseuse. Elle poursuit cette transformation au second tableau par des cambrés qui sont comme des frémissements lorsque son fiancé la touche alors qu’elle a les yeux bandés. Le fragile arbuste prend de l’assurance. N’est-ce pas souvent dans les terres les plus improbables que les rosiers prospèrent finalement?

L’objet principal du voyage initiatique de la princesse Rose, c’est le sauvetage de son fiancé, « Le » Prince (c’est le seul nom qu’on lui connaît). Federico Bonelli s’est lancé dans ce rôle avec passion et fougue. Son Lézard, avec une chorégraphie qui alterne les enchaînements au sol et des jetés développés athlétiques, est très réussi. Il parvient même, malgré un casque qui lui couvre les deux-tiers du visage, à nous faire comprendre son désespoir par la courbure crispée de son dos. C’est également un partenaire précis qui laisse de l’espace à sa ballerine pour s’exprimer. Dans le grand pas de deux du troisième acte, Sarah Lamb peut alors déployer sa danse dans toute sa plénitude. Telle le « cuisse de nymphe » qui arbore un soupçon de rouge à l’extrémité de son bourgeon puis devient d’un rose presque blanc, elle émane une lumière nacrée dans son nouveau costume pailleté. Sa chorégraphie n’est pas sans évoquer la variation du troisième acte de La Belle au bois dormant. Ses pieds semblent désormais entrer dans le mouvement d’une manière beaucoup plus harmonieuse avec le reste du corps, et quelle variété des ports de bras! De son côté, Bonelli semble avoir décidé de tout donner pour son grand pas. Il donne donc généreusement et peut-être même un peu trop. La fougue ne triomphe pas toujours quand elle marche sur les plates-bandes de la correction du travail.

The Prince of the Pagodas - Photo Bill Cooper - Courtesy of ROH

The Prince of the Pagodas – Photo Bill Cooper – Courtesy of ROH

On passe somme toute un excellent moment avec ce Prince of the Pagodas. La musique de Britten et son alternance de pastiches des musiques de cour du XVIe siècle et d’accents exotiques du gamelan comporte plus d’une jolie page. Les coupures ont judicieusement allégé l’acte du rêve même si on regrette que la princesse Épine en soit désormais bannie.

Le sauvetage du ballet est-il néanmoins assuré ? On ne peut encore le dire avec une totale certitude. Comme dans La Belle au Bois dormant, les personnages du Prince des Pagodes sont plus des symboles que des individualités. On suit l’histoire sans déplaisir, on apprécie les qualités de la chorégraphie et la façon dont les danseurs l’interprètent mais on ne se laisse pas nécessairement émouvoir. De plus, la plupart des ballets d’action de MacMillan nécessitent un temps d’assimilation avant qu’ils ne s’infusent dans les danseurs. La chorégraphie a été très bien répétée par le Royal Ballet, mais il faudra sans doute au moins deux reprises avant que la compagnie semble tout à fait à son aise dans la riche scénographie de Georgiadis. Telle la princesse Rose au début du ballet, l’œuvre a encore un petit air transplanté. La greffe prendra-t-elle ? Selon Dame Monica, c’était un peu l’opération de la dernière chance. On peut nourrir quelques espoirs.

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Taylor III : la vie. Absolument…

Company B - Francisco Graciano - Photo (C) Tom CaravagliaVendredi 22 Juin, Paul Taylor Dance Company, Théâtre national de Chaillot. Etés de le Danse.

Avec Mercuric Tidings (1982), Paul Taylor lance ses danseurs dans un exercice de haute voltige qui leur demande une énergie peu commune. Le programme annonce que ce ballet pourrait-être le « Études » de Paul Taylor (référence à Études d’Harald Lander qui évoque une classe de danse classique sublimée.). Et on retrouve en effet dans le ballet tous les mouvements « signatures » du chorégraphe. Voir les danseurs de la compagnie évoluer dans leurs académiques bleus Lapis, c’est un peu comme assister à « Auréole » joué en avance rapide. Le parallèle est renforcé par le fait que Michaël Trusnovec et Amy Young forment le couple d’adage. Mais en fait, la musique de Schubert aidant (des extraits des symphonies n°1 et 2), c’est plutôt au « Vertiginous Thrill Of Exactitude » de Forsythe qu’on est renvoyé. Cette vitalité peut paraître un peu vide de sens mais, les interprètes étant ce qu’ils sont, elle se révèle enthousiasmante.

Mercuric Tidings (Amy Young & Michael Trusnovec) (c) Paul B. Goode

Piazolla Caldera (1997) nous entraîne apparemment sur un tout autre terrain. Dans un bouge enfumé, huit marlous serrés dans leurs frusques sont en formation de combat face à un groupe de cinq donzelles aux jupettes ras-la jarretelle. Du plafond, pendent des loupiotes qui dispensent une chiche et nébuleuse lumière. On pourrait rester dans le pastiche des danses latinos mais non ; c’est un ballet de Paul Taylor. Ici, c’est encore la vie, mais on touche au désir et aux tripes. Les identités sexuelles vacillent comme se brouillent les repères spatiaux lors d’une soirée trop arrosée. Les lampions valsent, les corps de Michael Apuzzo et Francisco Graciano ne savent plus s’ils se soutiennent mutuellement où s’ils se sont engagés sur des sentiers beaucoup plus intimes. Parisa Khobdeh, décidément abonnée aux rôles de femmes délaissées, flirte sans trop de succès avec cette cohorte de mâles vivant dans la fascination narcissique de leur propre beauté. Dans Piazzolla Caldera, les danseurs finissent même par se muer en des formes primitives de vie. Le partnering les transforme occasionnellement en des monstres aux membres multiples et indistincts (Robert Kleinendorst fait tournoyer en même temps Parisa Khobdeh et Eran Bugge en attitude) ou encore en des synthèses grotesques d’humanité (Graciano et Appuzo, tête bêche, font des roulades arrière et de côté comme des siamois.). Piazzolla Caldera est un ballet viscéral où la danse et le désir prennent toujours la forme d’un combat vital.

Esplanade (Michelle Fleet) (c) Photo : Paul B. Goode

Esplanade (1975. Jean-Sebastien Bach, Concerto pour violon en mi majeur, Double concerto pour deux violons en ré mineur- Largo et Allegro). Paul Taylor a toujours annoncé qu’il est arrivé sur le tard à la musique classique. La musique d’Auréole lui aurait été suggérée par un hôte lorsqu’il était en France. À cette époque, on n’attendait pas de la modern dance qu’elle utilise des partitions du répertoire classique. En créant Auréole, Taylor avait donc fait sensation. Cette voie découverte, il l’a ensuite explorée maintes fois. Esplanade est un des avatars les plus réussis de cette veine « classique ». En choisissant ces pièces de Bach, Taylor mettait le pied sur une sorte de chasse gardée. L’un des plus célèbres ballets de Balanchine, Concerto Barocco, est réglé sur le concerto pour deux violons et, contrairement à Mr B., Paul Taylor n’a jamais déchiffré la musique. Sa pièce traduit donc plus l’atmosphère de la pièce que la structure de la partition. Dans des costumes « ensoleillés », les danseurs célèbrent l’héroïsme du quotidien ; celui qui vous fait vous lever le matin et partir pour une journée en course d’obstacles. Le point de départ de la pièce, selon les dires de Taylor, aurait été la vue d’une jeune fille courant après son bus. Michelle Fleet accomplit avec une énergie sans pareille sa course de haie au dessus de ses camarades et tout le cast de neuf danseurs se jette dans des roulades au sol à la fois acrobatiques et poétiques. Les aléas de la vie érigés au rang d’œuvre d’art. C’est sans doute cela le bonheur.

Je n’ai pas pris le métro tout à fait de la même manière en quittant Chaillot ce soir-là.

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La Fille mal gardée : Quand la gravure s’anime…

La Fille mal gardée, représentation du 26/06/2012. Lise : Muriel Zusperreguy; Colas : Florian Magnenet; Alain : Allister Madin; Mère Simone : Aurélien Houette.

À quoi reconnaît-on un grand ballet ? Les réponses sont multiples mais l’une d’entre elle est assurément qu’il convient à des interprètes radicalement différents. Je m’en faisais la réflexion en regardant hier soir Muriel Zusperreguy danser le rôle de Lise dans lequel j’avais vu Myriam Ould-Braham la veille. S’il fallait comparer les deux danseuses en utilisant des métaphores plastiques, on pourrait dire que là où Myriam Ould-Braham est une huile sur toile de la Renaissance avec de savants glacis et de mystérieux sfumatos, Muriel Zusperreguy serait une eau forte aux contours définis de main de maître. Avec elle, on ne se demande jamais où commence la danse et où finit le jeu. Tout est tellement clairement énoncé qu’elle semble sortir du cadre et qu’on ne doute pas que si on la rencontrait hors de scène, elle serait Lise, tout simplement : une Lise aux pointes bien ancrées dans le sol mais dont l’enthousiasme se traduit aussi par d’occasionnels envols comme ces impressionnants jetés en tournant de la coda du deuxième acte. En face d’elle, Florent Magnenet campe un Colas attentif et non dénué d’humour. On n’a pas remarqué de faiblesses techniques majeures même s’il manque parfois un peu d’abattage. Dans ce couple, on sent que la paysanne, c’est elle et que le bourgeois, c’est lui. Sans doute est-ce la raison pour laquelle la très maternelle mère Simone d’Aurélien Houette s’en méfie. Il ressemble au cadet d’une famille de notable qui n’a pas encore choisi la voie qui le fera demeurer dans sa classe d’origine. Le Alain plus godiche que stupide d’Allister Madin peut alors paraître un bon choix car lui héritera de son père. Madin, moins poupée articulée que n’était Simon Valastro dans le même rôle, fait rire par son sourire surdimensionné mais émeut aussi lorsqu’il réalise qu’il est rejeté.

Fenella me faisait remarquer qu’avec la distribution Ould-Braham-Hoffalt, les décors d’Osbert Lancaster semblaient encore plus joliment approximatifs qu’ils ne le sont habituellement. Hier soir, l’ensemble du spectacle était si homogène qu’on avait le sentiment d’être dans une gravure miraculeusement animée.

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Taylor II : Heavens & Hells

Company B - Francisco Graciano - Photo (C) Tom Caravaglia

Les admirateurs de Paul Taylor ont toujours fait remarquer le côté clivé du chorégraphe, capable de produire des œuvres d’une sérénité quasi séraphique mais aussi des pièces d’une cruauté et d’une acidité presque sans limite. Alors ? Y aurait-il un docteur Taylor et un Mister T. ?Le programme du 21 juillet répondait brillamment à cette question.

Docteur Taylor a créé Auréole en 1962. La pièce fête donc cette année ses 50 étés (elle fut créée au mois d’août au Connecticut College mais elle avait été esquissée en France où Taylor était en  tournée). Sur des pièces de Haendel, cinq danseurs (un duo et un trio) égrènent, dans la plus parfaite harmonie, un vocabulaire devenu classique : des marches presque naturelles, des ports de bras dépouillés en auge ou en V, des marches en jetés ou encore ces assemblés en parallèle, presque du folklore hongrois, qu’on retrouve dans de nombreuses pièces du chorégraphe. Le ballet a d’ailleurs été souvent décrit comme le « ballet blanc » de Paul Taylor. On pourrait presque y voir une œuvre baroque où cohabiteraient les représentants de la danse noble et du demi-caractère. Le couple central incarnerait la danse noble. Rien n’est plus clair que dans le solo masculin (créé par Taylor sur lui-même) où tout est axé sur le contrôle des développés et sur l’harmonie des ports de bras. Michael Trusnovec, très beau danseur taylorien, s’y montre d’une grande justesse à défaut de dégager la sensualité de statue animée que rendait si bien un Patrick Corbin. Dans le trio, Francisco Graciano, un petit brun bourré d’énergie, est tout à son affaire dans les sauts. Il batifole avec naturel aux côtés de Michelle Fleet et Heather McGinley parfois rejointes par Amy Young pour un trio qui serait l’équivalent taylorien des petits cygnes. En voyant la pièce pour la première fois, lors d’une répétition finale au Connecticut College, l’éclairagiste de Taylor, Thomas Skelton, avait imaginé une lumière jaune de soleil levant. Paul Taylor lui avait alors demandé s’il était capable de s’en tenir au blanc. Les éclairages sont donc d’une grande neutralité mais l’impression solaire demeure.

Aureole (Michael Trusnovec) (c) Tom Caravaglia
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Dans son autobiographie, Paul Taylor se montre cependant assez peu enthousiaste à l’égard de sa pièce emblématique. Les limites n’y seraient pas assez poussées. Ce n’est certainement pas le cas de Big Bertha (1970, musiques populaires américaines sur orgue de barbarie) qui, 42 ans après sa création, reste très perturbante. Mister T n’est jamais très loin.

Big Bertha : Amy Young, Michael Trusnovec et Eran Bugge. Photo Paul B. Goode©

Dans une fête foraine, un curieux automate musical outrageusement peinturluré (Robert Kleinendorst, méconnaissable dans ses chaussures de drag queen), attire l’attention d’une famille américaine furieusement Sixties. Le père en chemise bariolée, sa femme, la jupe décorée d’une portée musicale, et leur fille arborant un caniche sur la sienne. Chacun y va de son petit square dance mais bientôt, répondant aux bruits inquiétants de l’automate, la petite mélodie du bonheur se détraque. Le père (Sean Mahoney, tout droit sorti d’une photo de l’époque avec sa proprette frange de côté) semble peu à peu s’enivrer au son des rengaines de foire tandis que son attention se déporte de sa femme vers sa fille. Il finira par la violer dans une véritable extase orgiaque tandis que sa femme se consolera dans des plaisirs solitaires. En 13 minutes, on passe du sourire amusé à la tension glacée. Sean Mahoney si délié au début du ballet figure admirablement à la fin une sorte de transi comme on en trouvait sur les tombes de la Renaissance. Big Bertha était-elle la statue du commandeur ? Pourquoi tant de violence ? En 1970, l’Amérique était en pleine guerre du Vietnam. Une génération de jeunes américains, partis en héros avec le souvenir des faits de guerre glorieux de leurs ainés, revenait  conspuée, brisée voire détraquée. Big Bertha est un pamphlet contre tous les nationalismes…

Roses (Silvia Nevjinsky & Patrick Corbin) (c) Lois Greenfield

Après une telle expérience, on avait bien besoin d’un retour du Bon Docteur Taylor qui, dans Roses, sur l’Idylle du Siegfried de Wagner, multiplie les variations sur le thème de l’exaltation amoureuse pour six couples (cinq dans les tonalités de gris et un en blanc). Rien ne vaut Taylor pour transformer des figures acrobatiques en petites pages de poésie. Tête bêche, Parisa Khodbeh et Francisco Graciano font des galipettes lyriques tandis que James Sanson saute tête la première au dessus de Laura Halzack passée d’une chandelle simple à un écart avec une jambe repliée, comme s’il s’agissait d’une simple épreuve amoureuse. Michael Trusnovec et Eran Bugge (couple en blanc), terminent quant à eux la pièce par un bel adage lyrique.

Et puis ? Retour de Mr T ?? Cela ne pouvait pas être si simple. Company B, une des pièces emblématique de la compagnie depuis 1991, est à première vu un ballet solaire dans la veine d’Auréole. Sur des célèbres tubes des Andrews Sisters qui chantaient à la fin des années 40, des danseurs des deux sexes en uniforme de l’armée américaine s’en donnent à cœur joie. Il y a les couples heureux, qui enchaînent quelques passes de swing (Pensylvania Polka pour Laura Halzack et Jeffrey Smith) tandis que Francisco Graciano, frémissant de toute sa colonne vertébrale, saute aux quatre coins de la scène en attendant son grand soir (Tico-Tico). Dans ce monde festif, les garçons les plus improbables attirent  des essaims de jolies donzelles énamourées (James Sanson, irrésistible en géant binoclard) et une fille peut à elle toute seule (Eran Bugge) transformer toute la distribution masculine en lions de chez Medrano par quelques œillades bien senties (Rum and Coca Cola). La pièce est, on vous le dit, roborative. Robert Kleinendorst traduit l’exaltation du jeune homme par des sauts obliques et des roulades au sol à couper le souffle. On a également sa dose de romantisme avec le solo de la fille sur « I Can Dream, Can’t I ? » (la très brune Parisa Khodbesh et son lyrisme inné) et le pas de deux entre Amy Young et Sean Mahonney. Le bonheur ? On en oublierait presque que parfois, un danseur s’effondre en plein milieu d’un groupe en liesse, que les garçons qui traversent la scène au ralenti et en contre-jour miment des lancers de grenade et des assauts à la mitraillette. On pourrait ne pas remarquer qu’Amy Young, à la fin de son pas de deux sur « There Will Never Be Another You », s’agenouille comme on le fait devant une tombe. Celle d’un soldat.

Company B (James Samson) (c) Photo : Paul B. Goode

Company B est un bon moyen de rappeler qu’il n’y a pas de Dr Taylor ou de Mr T. Paul Taylor n’est pas un créateur manichéen. Avec lui, la joie est toujours teintée de mélancolie et l’horreur arbore son plus beau sourire caustique.

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La Fille mal gardée : Les armes du printemps.

Lundi 25 juin 2012. La Fille mal gardée. Ballet de l’Opéra de Paris. Lise : Myriam Ould-Braham; Colas : Josua Hoffalt; Mère Simone : Stéphane Phavorin; Alain : Simon Valastro; un coq de basse cour : Takeru Coste.

Ce soir, dans ma loge, mon attention a soudain été attirée par un membre du public. Son visage était éclairé par un large sourire, presque trop large pour sa bouche. C’est curieux comme un sourire est beau même lorsqu’il déforme les linéaments d’un visage. Ce visage m’était familier mais pourtant…

En fait, il n’y avait rien d’étonnant à cela… N’étais-je pas à La Fille mal gardée d’Ashton ? Lise et Colas n’était-ils pas Myriam et Josua ? C’est un fait avéré. James l’a déjà éventé. Myriam c’est le printemps, c’est la fille fleur. Assurément, ce membre du public devait sourire au printemps… Esprit sérieux, j’ai tenté de déterminer les raisons qui pouvaient expliquer cette curieuse et évidente identité entre une saison, un concept, au mieux une allégorie, et une danseuse qui, après tout, est un être de chair et de sang. Myriam Ould-Braham ne joue pas la juvénilité ; elle la danse, c’est tout. Dans le duo aux rubans, elle déploie cette légèreté qui efface le déboulé pour atteindre le virevolté. Dans le Fanny Elssler-pas de deux, elle adoucit la technique par une inclinaison de la tête, mollement posée sur la tige végétale de son cou. Lorsqu’elle avance en piétinés, il y a cet adorable rebond de ses pointes sur le sol qui parle de l’impatience de la jeunesse. Un bonheur… et puis son partenaire, Josua Hoffalt, est un Colas gorgé de soleil. Il combine la rugosité du jeune mâle à l’élégance du danseur d’école. Il n’est jamais aussi bien que dans l’élévation. Son saut est généreux, entier, et ses réceptions onctueuses… Quelqu’un qui se réceptionne ainsi ne peut être que fidèle à sa foi. Lise-Myriam a fait le bon choix.

Et quand mère Simone est croquée par Stéphane Phavorin qui remue de l’arrière train comme personne et « taloche » avec verve et tendresse, quand Alain épouse la technique et la douceur de Simon Valastro et que le coq gère sa basse cour comme un adjudant-chef corse (merci Takeru Coste), le spectacle ne peut être qu’un bonheur…

Quand la technique atteint à ce point ce degré de maitrise, elle est capable de vous faire humer l’air du printemps.

Mais ce voisin, je le connais… Voyons… Poinsinet ??? Mais non, l’homme au sourire surdimensionné, c’est mon reflet dans un miroir des loges de Garnier.

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Taylor I : « Intermittences du cœur, intermittences du corps »

Company B - Francisco Graciano - Photo (C) Tom Caravaglia

Jeudi 20 Juin : Paul Taylor Dance Company. Chorégraphies Paul Taylor. Gossamer Gallants (Smetana, 2011) ; The Uncommitted (Pärt, 2011), Syzygy (Donald York, 1988).

La Paul Taylor Dance Company présentait cette année treize œuvres réparties sur une dizaine de soirées. En en choisissant trois d’affilée, j’ai réussi à en voir 10. Me voilà donc submergé de Taylor. Or, comme l’a déjà bien exposé James, l’œuvre du chorégraphe comporte une palette de couleurs très étendue… Eh oui, il fallait que je la fasse : « Taylor is rich ». Comment rendre compte de cela sans tomber dans l’inventaire fastidieux ? Le projet est moins difficile qu’il n’y paraît.

C’est toujours fascinant de voir une troupe dirigée par son chorégraphe fondateur. Les danseurs n’y ont pas un « style », ils parlent une langue natale. Si bien que chaque programme très divers, comportant 3 ou 4 œuvres, semblait avoir sa petite musique, discrète mais tenace.

Sur les accents vitaminés d’une page d’un opéra comique de Smetana (La fiancée vendue), Taylor nous offre, avec Gossamer Gallants, une aimable et roborative pochade sur l’incommunicabilité des sexes. Vêtus de ridicules combinaisons à faux pectoraux, les danseurs masculins de la compagnie, déjà bien dotés de ce côté (Michael Trusnovec, sculptural géant blond, mène la danse), figurent des moucherons patauds, voletant au dessus d’un improbable château médiéval vu en plongée verticale. Les costumes mettent l’accent sur leurs pieds de danseurs modernes, de puissantes spatules qui s’enfoncent de toute leur surface dans le sol. Les filles, menées tambour battant par Michelle Fleet, sanglées dans des combinaisons vert pomme à paillettes, figurent de « séduisantes » lucioles qui agitent avec un enthousiasme communicatif leurs antennes montées sur ressort, aussi bien que leur popotin, également généreusement articulé. Les moucherons, des adolescents attardés comme on en rencontre si souvent dans la rue en ville les vendredi soirs, égrènent leur partition éculée de parade amoureuse devant des femelles qui ne s’en laissent pas compter. La fin est courue d’avance. Les chasseurs deviennent les proies, pour le grand plaisir de la salle.

Avec The Uncommited, c’est l’incommunicabilité des êtres qui est développée. Le vocabulaire taylorien y apparaît dans tout sa noblesse. Taylor choisi un nombre impair de danseurs (11) pour marquer l’impossibilité dans ce monde de former une paire. La musique elle-même est un montage disparate qui appartient autant à Arvo Pärt qu’aux compositeurs qu’il cite. Dans les costumes automnaux de Santo Loquasto, les groupes se font et se défont sans crier gare, soit pour laisser un individu-interprète aux prises avec lui-même (Robert Kleinendorst y est particulièrement émouvant dans son développement du vocabulaire taylorien : un forme de lyrisme sans emphase avec de très beaux ports de bras) soit pour d’improbables pas de deux, à la fois harmonieux pour l’œil mais comme privés d’alchimie : « Uncommited ». Désengagés.

Une fois cette navrante réalité posée, Syzygy, sur la musique très années 80 de Donald York (un mélange d’instruments classiques et de synthétiseurs) faisant écho aux costumes de Santo Loquasto, conclut la soirée en affirmant que dans un monde d’individus, un point référent est nécessaire afin de ne pas sombrer dans le chaos. Ici, les danseurs sont mués par une énergie quasi électrique : traversant la scène comme des fusées, effectuant plusieurs solos en même temps et occasionnellement des duos et trios plutôt agonaux, ils ressemblent moins à des astres (la syzygie, nous informe le programme, est la configuration en ligne droite de corps célestes en gravitation) qu’à des électrons en recherche de noyau. Car même à l’arrêt, les danseurs continuent le mouvement. Leur colonne vertébrale ondoie et agite des bras qui semblent désormais désossés. Le noyau, le nécessaire point référent et espoir d’harmonie, est incarné par Michelle Fleet, une danseuse noire à la carrure ramassée et solide qui accomplit, imperturbable et noble, une promenade récurrente sur tous les pôles du plateau.

De quoi mettre le spectateur conquis que je suis sur orbite…

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Commentaires fermés sur Taylor I : « Intermittences du cœur, intermittences du corps »

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Myriam est étoile…

Myriam Ould-Braham étoile ! Myriam étoile ! Voilà que cette incantation magique, cette vue de l’esprit, est enfin devenue une prosaïque réalité administrative.

Myriam étoile… Myriam, étoile, depuis si longtemps dans mon cœur de balletomane. C’est avec émotion que ce matin j’ai passé en revue mes meilleurs souvenirs de M.O.-B.

Voilà douze ans déjà que je notais pour la première fois, dans le plus improbable des rôles, la silhouette frêle de Myriam Ould-Braham. C’était dans Les Forains de Roland Petit et elle interprétait… l’une des danseuses siamoises ! Et par sa présence, ce petit clin d’œil à l’art de Foire prenait un aspect mythologique. C’était comme voir Janus… Du dieu bicéphale, Myriam était la face lumineuse et vraie.

Je pris l’habitude de chercher dans le corps de ballet la silhouette immanquable de la jeune danseuse : un gabarit à la Makarova. Petite taille mais des lignes immenses, une musicalité sûre, un parcours conquérant et surtout la curieuse association entre une « risque tout » technique et la réserve d’une jeune fille de bonne famille. Ces qualités – immenses – allaient-elles porter les fruits escomptés ? Sait-on jamais.

Le premier rôle dans lequel il m’a été vraiment donné de voir M.O.B, fut le Cupidon de Don Quichotte en mai 2004. Elle se lançait dans la chorégraphie comme une petite poupée miraculeusement animée : rapidité d’exécution, lignes incisives (ces attitudes en 4e devant!) et, déjà, cette façon de porter le costume auquel on reconnaît une étoile… Les ors du tutu semblaient n’exister que pour rendre plus dorée sa chevelure et plus blanc son teint… D’autres rôles comme celui-là, elle en eut dans les saisons qui suivirent. Elle fut par exemple une primesautière Fée Canari dans La Belle en décembre 2004 avant d’interpréter le rôle titre, le 4 décembre. Lors de cette matinée aux côtés de Christophe Duquenne, elle m’avait marqué dès sa première entrée, un véritable piège de lumière. Dans l’adage à la rose, son petit côté « bonne élève » ajoutait à la fraîcheur du personnage. Mais, derrière cette jeunesse d’interprétation, il y avait déjà toute l’évidence de l’artiste capable de varier son phrasé et d’ajouter une surprise lors de la répétition d’un port de bras. On se prenait à espérer, alors, une ascension rapide. D’autant que les années 2003-2007 nous offrirent de multiples occasion d’admirer la demoiselle : une façon incomparable de pointer le pieds dans la Napolitaine du Lac, une grâce de porcelaine Art-Déco (alliance de fragilité apparente et de solidité de ce qui est passé au feu) dans la Suite en blanc de Lifar (Sérénade et Pas de 5), une Chimère bondissante et intrépide dans Les Mirages.

Et puis vint la période des doutes. Myriam se voit donner des grands rôles, Don Quichotte en mars 2007, La Fille mal gardée en juillet, Casse-Noisette en décembre… Mais, pas de nomination. Pourtant, les salles sont enthousiastes – avec raison. Myriam déjoue les pièges de la capiteuse Kitri dans laquelle on ne l’envisageait pas forcement, aux côtés d’Emmanuel Thibault  – peut-être au prix d’un acte des dryades un peu trop minéral. Elle EST Lise, sans avoir l’air de s’en donner la peine. Il y a tant de talent et de charisme chez elle qu’il est difficile de juger de son jeu. On est sous le charme, c’est tout.

Mais dans Casse-Noisette, où, suite à la blessure de Laëtitia Pujol, elle sera filmée avec Jérémie Belingard pour partenaire, on note encore ses – grandes – qualités mais aussi de – petits – défauts persistants : une tendance à regarder au sol et un jeu un peu timide.

C’est qu’une forme de compte à rebours semblait commencer pour le balletomane conquis que je suis resté. Le bruit commençait à courir : « l’administration » (quoi ou qui que ce soit) n’aime pas Myriam Ould-Braham. « ON » n’aime pas Myriam…

On en a vu de ces talents admirables qui, dans cette maison d’Opéra, ont fini par douter et se fissurer. Le plaisir de voir M.O.-B. a depuis été teinté par l’appréhension de voir cette fêlure immanquable apparaître… « Ils » allaient nous l’abîmer…

Jamais autant qu’après la Paquita de la saison dernière je n’ai senti venir le moment tant redouté : une distribution improbable, un petit accroc technique récurrent dans le Grand pas et surtout, un rayonnement sur scène assez alternatif. Dans la Napolitaine du Lac, en fin de série, le pied était toujours aussi beau mais l’ennui semblait poindre…

Et puis ? Et puis, M.O.-B. nous a offert le troisième volet de sa carrière… Celui où l’art s’enrichit du doute… Il y a eu cet incroyable Roméo et Juliette avec Christophe Duquenne, où elle su passer de l’âge tendre (les deux premières scènes), à l’âge des possibles (le balcon) pour enfin atteindre la plénitude à la fois passionnante et tragique de l’âge adulte. Il y a certainement eu un avant et un après Juliette. Nous nous sommes depuis laissé lentement glisser sur le versant ensoleillé de l’art de Myriam Ould-Braham : Naïla, Nikiya et bientôt – mais pas assez – Lise retrouvée.

Myriam est étoile, Myriam est étoile, Myriam est étoile, etc. etc.

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Swan, Luc Petton : « Histoires naturelles »

Swan, Luc Petton, Théâtre National de Chaillot. Vendredi 8 juin 2012

Pour le balletomane frileux, blog-trotter de l’idiome classique mais plutôt pantouflard du contempopo, les chemins qui mènent au Cygnes de Luc Petton se devaient passer par l’histoire du ballet. À la vue de la couverture du magazine « Danser » montrant une danseuse vaillamment arc-boutée en face de deux sinueux palmipèdes, s’offrant comme leur exact négatif, mon esprit irrémédiablement biaisé a surimposé les célèbres photographies du cygne de la danse par excellence, Anna Pavlova, prise dans sa très coquette demeure londonienne entre deux tournées. Les gracieuses lignes de la célèbre créatrice de la Mort du cygne s’y accordent avec la volute parfaite du cou du volatile. Elle figure une sorte de Léda Art déco.

Le dossier, fort bien fait, du magasine « Danser » finit de me décider. Les photographies du magazine sont d’une grande beauté. Tout cela semblait bien stimulant. Mais quand serait-il du passage à la scène ?

Le spectacle, joué sans entracte, se découpe en deux parties. La première, celle des cygnes noirs, serait dévolue à l’animalité et aux comportements primitifs ; la seconde, celle des cygnes blancs, développerait plutôt la notion du mythe, de complicité et de douceur. Ce choix étonne. Les cygnes noirs, plus petits, semblent beaucoup plus placides dans leur élément liquide que les solides cygnes blancs, battant des ailes impatiemment non sans projeter du duvet sur la scène (toute ressemblance avec une parodie célèbre du chef-d’œuvre de Fokine est tout à fait fortuite). Mais sur scène, passé cette petite réserve de distribution, on trouve un équilibre bien pesé entre une très belle scénographie (un grand aquarium faisant toute la largeur de la scène muni d’une margelle qui fait office de lac pour les cygnes noirs et de piscine pour les danseuses, une perche recourbée à la fois instrument de vol et dispensatrice de brume, un cyclo dont les nuances bleutées ou argentées évoquent les reflets du ciel dans l’eau calme d’un étang), une musique aux ambiances de jazz expérimental et, oui …, une chorégraphie. Car, c’est là où le balletomane respire. Cygne n’est pas un ballet « clic-photo », un concept esthétisant, mais bien une pièce chorégraphiée pour cinq danseuses modernes, aux fortes cuisses et aux pieds très ancrés dans le sol.

Qu’en est-il de l’alliance des danseuses et des palmipèdes ? Dans le programme, Luc Petton, parle d’une démarche de « laisser être » : « Dans ces noces contre nature, au sens deleuzien du terme, le danseur et l’oiseau se fécondent l’un l’autre, interpénétrant leurs êtres respectifs. »

En termes de gestuelle, on ne peut pas dire que Cygne révolutionne la représentation de l’oiseau royal. Les ports de bras stylisés en « col de cygne » font penser à Petipa-Ivanov, les hyper-extensions à se déboiter l’omoplate, figurant des postures d’attaque, étaient déjà présentes dans le Swan Lake de Matthew Bourne, les glissés et évolutions au sol s’apparentent quant à elles à celles d’un Mats Ek dans… son Lac. La vraie réussite de la pièce tient à ce que Petton appelle « l’écoute du débit ». Les danseuses semblent en effet vivre au rythme de l’animal. Elles apparaissent placides même dans les scènes de rivalité. À la fin du premier tableau, qui évoque une sorte de révolte des dominés contre le dominant, Katia Petrovik, vaincue, se relève, se laisse tomber calmement dans l’aquarium et s’y laisse dériver.

Y a-t-il néanmoins avec la « zooësis » (un courant entre la zoologie et la poésie, qui serait « très loin de l’anthropomorphisme ») un nouveau champ de la danse à explorer ? Petton semble le penser. On se permettra d’en douter : « […] l’oiseau accepte le jeu et participe à construire le réseau d’abstractions fluctuantes qui irrigue Swan ». Les animaux ne seraient pas dressés. Cependant, afin de les faire « participer », les bêtes sont constamment appâtées par des présents de nourriture. Les cous gracieux sont agis par des becs avides et gloutons. C’est ainsi que je suis sorti du théâtre de Chaillot avec en tête la fin du poème Cygne de Jules Renard.

« Mais qu’est ce que je dis.

Chaque fois qu’il plonge

il fouille du bec la vase nourrissante

Et ramène un ver.

Il engraisse comme une oie »

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La variation de Colas : vidéo commentée.

Mathias Heymann, récipiendaire d’un Benois de la Danse pour Zaël dans « La Source ».

Puisqu’il semble que c’est le moment des remises de prix, rappelons également que les Benois de la Danse n’ont pas récompensé que le « Liliom » de Neumeier. Notre Mathias Heymann national a reçu, en partage avec Carsten Jung, le Benois de la meilleure interprétation de l’année pour sa création du rôle de Zaël dans « La Source » de J.G. Bart (également nominée dans la catégorie meilleure chorégraphie).

Bravo Mathias ! On regrette que Zaël ait finalement été votre seule apparition sur la scène de l’Opéra cette année. Prompt rétablissement. Les Américains attendent le ballet de l’Opéra de pied ferme et on vous veut, pour l’occasion, dans une forme olympique ! Et tant pis si, pour la peine, nous serons privés du plaisir de vous voir dans « La Fille mal gardée ».

Car c’est finalement notre actualité à l’Opéra pour les mois de juin et juillet tandis qu’une partie de la troupe ira se présenter au Lincoln Center pour leurs « étés de la Danse » à eux.

Célébrons donc le génie particulier d’Ashton de concert avec celui de Mathias Heymann au travers d’une petite vidéo commentée.

Dans un article paru dans la revue l’Avant scène ballet, David Vaughan, évoquant la création de la chorégraphie en 1960, rappelait combien Ashton créait de concert avec ses danseurs. Pour La Fille, il parait même que son trac légendaire à l’approche d’une première l’avait laissé en repos tant il avait le sentiment qu’il s’agissait d’une œuvre collective plus que d’une de ses créations.

« A cette époque, Errol Addison –grand danseur et parmi les élèves préférés de Cecchetti- était professeur à la Royal Ballet School et nombre des pas utilisés dans le solo de Colas viennent directement de son cours. Son solo du pas de deux d’Elssler fut réglé en dix minutes :

Ashton voulait des sauts en tournant et [David] Blair lui proposa un saut de basque en diagonale arrière ; Ashton lui demanda un double tour, jambes enlacées qui se terminât par un plié en quatrième puis un relevé en arabesque ; ce qui illustre parfaitement comment, à partir d’une simple figure scolaire, il pouvait broder. »

Dans la vidéo, il semblerait que le double tour enlacé soit devenu un simple tour en retiré à l’italienne et que l’arabesque après la 4e se soit muée en attitude. On y apprécie le saut généreux de Mathias Heymann et surtout –car, hélas, trop souvent aujourd’hui, l’un va sans l’autre- ses réceptions moelleuses. [entre 5 et 17s’].

« Blair trouvait naturel de conclure cet enchaînement (qu’il effectuait à trois reprises) par un chassé coupé assemblé dans un double tour en l’air terminé en plié ; mais Ashton lui demanda d’atterrir accroupi, puis de se relever brusquement en arabesque pour produire un effet de surprise. »

Dans la vidéo [18-21s’], on appréciera la maîtrise de M. Heymann ainsi que sa pose finale, le menton levé ; une petite touche de lyrisme « vieux russe » qui fait sa particularité au sein de l’Opéra.

« Des emprunts au style Bournonville donnent à ce solo un ton original, notamment les petits pas de bourrée courus effectués en tournant en arrière [22s’ à 33s’], […]

Puis, M. Heymann exécute une double pirouette enchainée avec un tour attitude en dehors achevé par un fouetté en quatrième devant. On admire l’aisance du passage des positions et le fixé dynamique de la pose finale, presque en déséquilibre et donc tellement suspendu. [35s’ à 38s’]

« […] et l’enchainement final : cabriole en arabesque suivie d’un grand sauté à la seconde en tournant puis d’un grand jeté en tournant finissant, lui aussi, sur un plié relevé en arabesque » [40s’ à 57s’].

Hourra, Ashton, Blair, et alia ! Et bravo encore, Mathias Heymann. Avec ou sans « Benois de la Danse », 30 secondes d’applaudissements à l’Opéra, cela touche à l’exploit !

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