Taylor III : la vie. Absolument…

Company B - Francisco Graciano - Photo (C) Tom CaravagliaVendredi 22 Juin, Paul Taylor Dance Company, Théâtre national de Chaillot. Etés de le Danse.

Avec Mercuric Tidings (1982), Paul Taylor lance ses danseurs dans un exercice de haute voltige qui leur demande une énergie peu commune. Le programme annonce que ce ballet pourrait-être le « Études » de Paul Taylor (référence à Études d’Harald Lander qui évoque une classe de danse classique sublimée.). Et on retrouve en effet dans le ballet tous les mouvements « signatures » du chorégraphe. Voir les danseurs de la compagnie évoluer dans leurs académiques bleus Lapis, c’est un peu comme assister à « Auréole » joué en avance rapide. Le parallèle est renforcé par le fait que Michaël Trusnovec et Amy Young forment le couple d’adage. Mais en fait, la musique de Schubert aidant (des extraits des symphonies n°1 et 2), c’est plutôt au « Vertiginous Thrill Of Exactitude » de Forsythe qu’on est renvoyé. Cette vitalité peut paraître un peu vide de sens mais, les interprètes étant ce qu’ils sont, elle se révèle enthousiasmante.

Mercuric Tidings (Amy Young & Michael Trusnovec) (c) Paul B. Goode

Piazolla Caldera (1997) nous entraîne apparemment sur un tout autre terrain. Dans un bouge enfumé, huit marlous serrés dans leurs frusques sont en formation de combat face à un groupe de cinq donzelles aux jupettes ras-la jarretelle. Du plafond, pendent des loupiotes qui dispensent une chiche et nébuleuse lumière. On pourrait rester dans le pastiche des danses latinos mais non ; c’est un ballet de Paul Taylor. Ici, c’est encore la vie, mais on touche au désir et aux tripes. Les identités sexuelles vacillent comme se brouillent les repères spatiaux lors d’une soirée trop arrosée. Les lampions valsent, les corps de Michael Apuzzo et Francisco Graciano ne savent plus s’ils se soutiennent mutuellement où s’ils se sont engagés sur des sentiers beaucoup plus intimes. Parisa Khobdeh, décidément abonnée aux rôles de femmes délaissées, flirte sans trop de succès avec cette cohorte de mâles vivant dans la fascination narcissique de leur propre beauté. Dans Piazzolla Caldera, les danseurs finissent même par se muer en des formes primitives de vie. Le partnering les transforme occasionnellement en des monstres aux membres multiples et indistincts (Robert Kleinendorst fait tournoyer en même temps Parisa Khobdeh et Eran Bugge en attitude) ou encore en des synthèses grotesques d’humanité (Graciano et Appuzo, tête bêche, font des roulades arrière et de côté comme des siamois.). Piazzolla Caldera est un ballet viscéral où la danse et le désir prennent toujours la forme d’un combat vital.

Esplanade (Michelle Fleet) (c) Photo : Paul B. Goode

Esplanade (1975. Jean-Sebastien Bach, Concerto pour violon en mi majeur, Double concerto pour deux violons en ré mineur- Largo et Allegro). Paul Taylor a toujours annoncé qu’il est arrivé sur le tard à la musique classique. La musique d’Auréole lui aurait été suggérée par un hôte lorsqu’il était en France. À cette époque, on n’attendait pas de la modern dance qu’elle utilise des partitions du répertoire classique. En créant Auréole, Taylor avait donc fait sensation. Cette voie découverte, il l’a ensuite explorée maintes fois. Esplanade est un des avatars les plus réussis de cette veine « classique ». En choisissant ces pièces de Bach, Taylor mettait le pied sur une sorte de chasse gardée. L’un des plus célèbres ballets de Balanchine, Concerto Barocco, est réglé sur le concerto pour deux violons et, contrairement à Mr B., Paul Taylor n’a jamais déchiffré la musique. Sa pièce traduit donc plus l’atmosphère de la pièce que la structure de la partition. Dans des costumes « ensoleillés », les danseurs célèbrent l’héroïsme du quotidien ; celui qui vous fait vous lever le matin et partir pour une journée en course d’obstacles. Le point de départ de la pièce, selon les dires de Taylor, aurait été la vue d’une jeune fille courant après son bus. Michelle Fleet accomplit avec une énergie sans pareille sa course de haie au dessus de ses camarades et tout le cast de neuf danseurs se jette dans des roulades au sol à la fois acrobatiques et poétiques. Les aléas de la vie érigés au rang d’œuvre d’art. C’est sans doute cela le bonheur.

Je n’ai pas pris le métro tout à fait de la même manière en quittant Chaillot ce soir-là.

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