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Compte-rendus de spectacles en France et hors de France.

Swan, Luc Petton : « Histoires naturelles »

Swan, Luc Petton, Théâtre National de Chaillot. Vendredi 8 juin 2012

Pour le balletomane frileux, blog-trotter de l’idiome classique mais plutôt pantouflard du contempopo, les chemins qui mènent au Cygnes de Luc Petton se devaient passer par l’histoire du ballet. À la vue de la couverture du magazine « Danser » montrant une danseuse vaillamment arc-boutée en face de deux sinueux palmipèdes, s’offrant comme leur exact négatif, mon esprit irrémédiablement biaisé a surimposé les célèbres photographies du cygne de la danse par excellence, Anna Pavlova, prise dans sa très coquette demeure londonienne entre deux tournées. Les gracieuses lignes de la célèbre créatrice de la Mort du cygne s’y accordent avec la volute parfaite du cou du volatile. Elle figure une sorte de Léda Art déco.

Le dossier, fort bien fait, du magasine « Danser » finit de me décider. Les photographies du magazine sont d’une grande beauté. Tout cela semblait bien stimulant. Mais quand serait-il du passage à la scène ?

Le spectacle, joué sans entracte, se découpe en deux parties. La première, celle des cygnes noirs, serait dévolue à l’animalité et aux comportements primitifs ; la seconde, celle des cygnes blancs, développerait plutôt la notion du mythe, de complicité et de douceur. Ce choix étonne. Les cygnes noirs, plus petits, semblent beaucoup plus placides dans leur élément liquide que les solides cygnes blancs, battant des ailes impatiemment non sans projeter du duvet sur la scène (toute ressemblance avec une parodie célèbre du chef-d’œuvre de Fokine est tout à fait fortuite). Mais sur scène, passé cette petite réserve de distribution, on trouve un équilibre bien pesé entre une très belle scénographie (un grand aquarium faisant toute la largeur de la scène muni d’une margelle qui fait office de lac pour les cygnes noirs et de piscine pour les danseuses, une perche recourbée à la fois instrument de vol et dispensatrice de brume, un cyclo dont les nuances bleutées ou argentées évoquent les reflets du ciel dans l’eau calme d’un étang), une musique aux ambiances de jazz expérimental et, oui …, une chorégraphie. Car, c’est là où le balletomane respire. Cygne n’est pas un ballet « clic-photo », un concept esthétisant, mais bien une pièce chorégraphiée pour cinq danseuses modernes, aux fortes cuisses et aux pieds très ancrés dans le sol.

Qu’en est-il de l’alliance des danseuses et des palmipèdes ? Dans le programme, Luc Petton, parle d’une démarche de « laisser être » : « Dans ces noces contre nature, au sens deleuzien du terme, le danseur et l’oiseau se fécondent l’un l’autre, interpénétrant leurs êtres respectifs. »

En termes de gestuelle, on ne peut pas dire que Cygne révolutionne la représentation de l’oiseau royal. Les ports de bras stylisés en « col de cygne » font penser à Petipa-Ivanov, les hyper-extensions à se déboiter l’omoplate, figurant des postures d’attaque, étaient déjà présentes dans le Swan Lake de Matthew Bourne, les glissés et évolutions au sol s’apparentent quant à elles à celles d’un Mats Ek dans… son Lac. La vraie réussite de la pièce tient à ce que Petton appelle « l’écoute du débit ». Les danseuses semblent en effet vivre au rythme de l’animal. Elles apparaissent placides même dans les scènes de rivalité. À la fin du premier tableau, qui évoque une sorte de révolte des dominés contre le dominant, Katia Petrovik, vaincue, se relève, se laisse tomber calmement dans l’aquarium et s’y laisse dériver.

Y a-t-il néanmoins avec la « zooësis » (un courant entre la zoologie et la poésie, qui serait « très loin de l’anthropomorphisme ») un nouveau champ de la danse à explorer ? Petton semble le penser. On se permettra d’en douter : « […] l’oiseau accepte le jeu et participe à construire le réseau d’abstractions fluctuantes qui irrigue Swan ». Les animaux ne seraient pas dressés. Cependant, afin de les faire « participer », les bêtes sont constamment appâtées par des présents de nourriture. Les cous gracieux sont agis par des becs avides et gloutons. C’est ainsi que je suis sorti du théâtre de Chaillot avec en tête la fin du poème Cygne de Jules Renard.

« Mais qu’est ce que je dis.

Chaque fois qu’il plonge

il fouille du bec la vase nourrissante

Et ramène un ver.

Il engraisse comme une oie »

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Prince of the Pagodas : la renaissance d’un ballet

The Prince of the Pagodas. Ballet en trois actes. Chorégraphie de Kenneth MacMillan, musique de Benjamin Britten, décors de Nicholas Georgiadis, livret de Colin Thubron d’après John Cranko, lumières de John B. Read. Représentation du 6 juin, avec Marianela Nuñez (Rose), Nehemiah Kish (le Prince), Tamara Rojo (Épine), Alastair Marriott (l’Empereur), Alexander Campbell (le Fou), MM. Gartside, Hristov, McRae et Cervera (les quatre Rois). Orchestre du Royal Opera House dirigé par Barry Wordsworth.

À Londres cette semaine, il y a eu deux événements majeurs. Le jubilé de diamant d’Élisabeth II, dont nous ne parlerons pas (we won’t disclose the Queen’s views on ballet), et la reprise du Prince des Pagodes, le ballet de Kenneth MacMillan, qui n’avait pas été présenté depuis 1996.

Depuis, beaucoup d’eau a passé sous les ponts, et les ayants-droits de Benjamin Britten ont compris que mieux valait des coupes dans la partition (une vingtaine de minutes) que sa disparition totale. La structure narrative a été resserrée, certains passages ont été réordonnés, on a refait les costumes à neuf, et enfin dégagé du temps pour les répétitions d’une œuvre qu’aucun membre de la troupe encore en activité – sauf Gary Avis – n’avait jamais dansée. Au final, le pari de Monica Mason, la directrice du Royal Ballet, est gagné : l’œuvre était menacée de l’oubli dans lequel était déjà tombé le Prince des Pagodes de Cranko ; sa programmation au bon moment, avec les bons interprètes, est une réjouissante renaissance.

Le Prince des Pagodes est un conte de fées, et comme tous les contes, il emprunte à des schèmes familiers à double fond. Il y a deux demi-sœurs, l’aînée méchante (Épine) et la gentille cadette (Rose). Un empereur vieillissant. Un parcours initiatique dans le lointain des rêves. Un prince transformé en reptile et qu’il faudra bien bécoter. Des soupirants très entreprenants à repousser comme autant de cauchemars. Un fou qui guide secrètement vers le dénouement. Une cour élisabéthaine à froufrous surannés. Et une fin heureuse parce que, tout de même, l’amour triomphe du mal. Et qu’après ces émotions, on a tous bien mérité un grand pas d’action.

La structure du ballet fait écho à celle de La Belle au bois dormant, mais – comme le remarquait MacMillan en 1989 – alors que chez Petipa nous sommes dans les jardins de Versailles, dans Pagodes, « l’ordre naît du chaos ». Dans la recréation de 2012, le spectacle s’ouvre sur la complicité juvénile entre le Prince et Rose. Manière d’asseoir la modernité du ballet : Pagodes est l’histoire du passage de Rose à l’âge adulte (comme La Belle), mais son fiancé – qui ne sort pas de nulle part comme auparavant – y a aussi son lot d’épreuves, et en définitive, c’est à la naissance et au parcours d’un couple que nous vibrons.

Le premier solo de Rose – celui dont on a pu voir la répétition lors du Royal Ballet Live – se déroule après qu’Épine, qui veut rafler tout l’Empire, a pris les commandes de la cour. Marianela Nuñez, ballerine musicale par excellence, danse les yeux baissés. Ses bras sont si souples et ses arabesques tellement suspendues que l’air semble la soutenir. La ligne musicale est donnée par les instruments à vent. Elle s’agenouille devant son père affaibli, l’appelle au secours et au courage, et soudain les violons se mettent à pleurer avec elle. Durant l’acte suivant – celui du voyage, de la perte et du danger – une douloureuse interpolation au violon de la même mélodie est dansée de manière plus heurtée, plus véhémente. Grâce à Mlle Nuñez, on découvre pleinement la beauté de la chorégraphie de MacMillan. Elle cisèle des accents là où d’autres, par prudence, les esquisseraient (par exemple des demi-pliés de la jambe de terre pendant les tours). Mais elle a, outre la précision et l’audace, l’intériorité et la douceur. Revenue à la Cour, elle cherche à danser avec son père : la tendresse avec laquelle elle lui dicte le mouvement le plus simple possible est un des moments les plus émouvants de la soirée.

Nehemiah Kish n’est pas le soliste brillant de la décennie, mais il a la prestance, l’attention à sa partenaire, et surtout le mélange d’assurance et de fragilité qui conviennent à son rôle biface. La douleur qu’il exprime dans ses contorsions à terre, masqué, torse nu et les jambes en vert écaillé, laisse voir l’humain derrière la bête. Au dernier acte, quand vient son moment de gloire, il se joue avec humour de ses quatre adversaires, qu’il combat avec leurs armes, successivement puis tous ensemble. On dirait Errol Flynn.

Alexander Campbell campe un Fou très juste, et justement applaudi. Tamara Rojo joue le rôle de la piquante Épine. La chorégraphie l’entoure de quatre prétendants – les rois des quatre points cardinaux -, pour une version pimbêche et pointue de l’Adage à la rose. Si Bennet Gartside est un poil pas assez acéré (Nord) et si Valeri Hristov manque un peu d’équilibre en roi narcissique (Est), Steven McRae se montre en revanche un épatant pantin désarticulé, à la danse précieuse et arrogante (Ouest). Ricardo Cervera, enfin, est un pneumatique roi du Sud. Le moment où il malmène Rose est au ralenti : l’effet est glaçant, car la violence qu’elle subit, qu’on a tout le loisir d’anticiper, paraît du coup inexorable.

Le reformatage du Prince des Pagodes – porté par Monica Mason, Deborah MacMillan (l’artiste-peintre veuve du chorégraphe), le directeur musical Barry Wordsworth et le notateur Grant Coyle – est un modèle de gestion du répertoire. On découvre grâce à eux une œuvre incontestablement plus conforme à ce MacMillan voulait. La chorégraphie qui renaît sous nos yeux est par moments grandiose (et pas seulement les pas de deux). Et on redécouvre une partition méconnue de Britten, aux envoûtants climax atmosphériques. Un grand moment.

Nunez/Kish - Prince of the Pagodas - Photo Johan Persson - Courtesy of ROH

Nunez/Kish – Prince of the Pagodas – Photo Johan Persson – Courtesy of ROH

Marianela Nuñez and Nehemiah Kish in The Prince of the Pagodas - Photo Johan Persson - Courtesy of ROH

Marianela Nuñez and Nehemiah Kish in The Prince of the Pagodas – Photo Johan Persson – Courtesy of ROH

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Balanchine in Paris & NYC : Can I offer you a glass of ballet?

NYCB, June 1 : Concerto Barocco, Tschaikovsky Pas de Deux, Fancy Free, Symphony in C

I was lucky enough to be in Paris a little over a week ago and had the opportunity to view some footage of the Paris Opera Ballet performing Symphony in C. Initially, I didn’t want to watch it. OK, actually the first time Cléopold tried to show it to me I think I ran away yelling about how I wanted to be surprised in New York (as I had done for Serenade). He suggested that, just maybe, studying and watching videos beforehand wouldn’t make the first performance less magical, but rather the opposite: knowing a little about what you’re seeing actually makes the performance way more fun and easier to understand. Go figure, he was right. As. Always.

What a treat! Watching the Paris Opera version made me excited to see it in New York, but what I noticed most, and actually one of the aspects that I continue to love about the Paris Opera in general, is how totally in control the dancers are. Every movement is deliberate and had a calmness or coolness about it. They never looked rushed or harried even though the piece is not what I would call serene, the music is quite fast, and the steps are very technically demanding.

This makes an excellent contrast to New York City Ballet, which I love for their energy and fire. Yes, every movement still has an intense level of precision and concentration (see: Whelan, Wendy), but the attitude behind the exact same steps is totally different. I wouldn’t call NYCB rushed, and they weren’t behind the music either, but every step felt fast and had sharpness. The dancers at NYCB have an attack that the Paris Opera does not use very often (exceptions: Forsythe, McGregor, etc). Please, please understand that I’m not saying that one is better than the other in any sense, just that they’re very different, and it’s fun to notice!

NYCB always dances with a high level of attack and energy because Balanchine wanted it that way. He even loved when people fell as it signified that they were really giving everything they had on the stage. On the other side of the pond, Paris Opera feels softer and has a lightness that I rarely see in New York. It’s like a velvety cabernet vs. a glass of champagne. Both are fantastic, but totally different.

Honestly, I could say the same thing about the companies’ respective homes. I live in New York, where everything is fast. In fact, everything happens NOW, and you’re probably late for something. “What are you waiting for, dear? Dance now! Do it now! You could get hit by a bus later!” Want to guess who said that? (It was Balanchine.) If there’s a piece that exemplifies the NYC speed, it would be Glass Pieces by Jerome Robbins (which they’re doing next spring. Oh yes, I’m excited already!). Paris, by contrast feels slower as a city. Yes, there were times when I was stressed and rushed there, but I’m trying to talk about the city’s atmosphere. How many people do you see power walking through a market? How many people run around with Starbucks cups because they need their caffeine fix right now? Some yes, but I would lay you money that they’re American students studying abroad. You feel the cities’ energy in the street, and you absolutely see it in their dancing. What a pleasure to be able to know and love both!

Next time: NYCB’s A Midsummer Night’s Dream.

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Liliom : Un drame de la maladresse

Ballet de Hambourg – Chorégraphie, costumes et lumières de John Neumeier, d’après une pièce de Ferenc Molnár, musique de Michel Legrand, décors de Ferdinand Wögerbauer.

 

Il y a quelques jours, Alina Cojocaru, Carsten Jung et Michel Legrand ont été récompensés – chacun dans sa catégorie – par un Benois de la danse 2012 pour leur participation à la dernière création de John Neumeier. Liliom, créé en décembre 2011 à Hambourg, sera repris pour un soir à la fin du mois de juin, ainsi qu’à plusieurs occasions lors de la saison 2012/2013.

À l’origine, Liliom est une pièce de Ferenc Molnár, qui fit flop lors de sa création à Budapest en 1909, avant de remporter d’éclatants succès partout ailleurs, au théâtre, à l’écran, puis sous forme de comédie musicale (sous le nom de Carrousel). Molnár  explique avoir voulu porter sur scène « une histoire de banlieue de Budapest aussi naïve et primitive que celles qu’ont coutume de raconter les vieilles femmes de Josefadt. En ce qui concerne les figures symboliques, les personnages surnaturels qui apparaissent dans la pièce, je ne voulais pas leur attribuer plus de signification qu’un modeste vagabond ne leur en donne quand il pense à eux ».  Nous sommes à la fois chez les petites gens et dans les étoiles : Julie, bonne à tout faire, tombe amoureuse d’un bonimenteur de foire. Liliom a pour métier d’emballer : son bagout attire les filles vers le manège, il frôle à l’occasion et met tout le monde dans sa poche, y compris la patronne. Du coup, se mettre en ménage revient à perdre son emploi. Il se veut artiste, ne sera pas prolo. Notre vaurien, qui bat sa chérie à l’occasion, apprend qu’il sera bientôt père. Il se laisse entraîner à un braquage foireux, et préfère le suicide à la prison. L’administration céleste – de vrais gratte-papiers qui appliquent le règlement ! – l’expédie au purgatoire, d’où il ressort 16 ans plus tard pour passer un jour sur terre. Ses retrouvailles avec sa progéniture – chez Molnar c’est une fille, chez Neumeier, un fils – se passent mal : il veut offrir un cadeau, le gosse refuse et se fait gifler. Le coup ne fait pas mal. Liliom frappe faute de savoir exprimer ce qu’il ressent. « Comment c’est possible de recevoir un coup qui résonne si fort et qui ne fasse pas mal ? », demande Louise. « C’est possible… ma chérie. On te frappe… et… ça ne fait pas mal », répond Julie.

La pièce est écrite avec « le mode de pensée d’un pauvre gars qui travaille sur un manège dans le bois à la périphérie de la ville, avec son imagination primitive », dit encore Molnár. Comme Julie, on éprouve de la compassion pour ce personnage qui bout d’impuissante colère. Julie elle-même n’est pas non plus très causante, et dans la pièce elle peut se montrer butée. Chez Neumeier, l’interaction entre les deux personnages est un modèle de frustration du spectateur : n’osant ou ne sachant s’élancer l’un vers l’autre, leur réunion n’atteint presque jamais la plénitude. On éprouvera la même sensation poignante quand Julie dansera avec son fils Louis, ado tourmenté. Les autres personnages, au destin plus banal, savent ce qu’ils veulent, le disent sans détour et mènent mieux leur barque. Ainsi de Mme Muscat qui voudrait bien garder son bonimenteur à sa botte (duo jazzy), ou du couple d’amis qui réussit (petit duo de bonheur sans nuage).

Le cast de la création réunit Carsten Jung (Liliom), Alina Cojocaru (Julie), et Aleix Martínez (Louis, leur fils). Le contraste ne pourrait sans doute pas être plus vif entre l’anguleux Jung et la douce Alina (ceci n’est qu’une pensée de papier : le soir de décembre 2011 où je devais la voir, Mlle Cojocaru a été remplacée par Hélène Bouchet…). Outre une certaine ressemblance physique, Jung et Martínez dansent tous deux un personnage en colère.

La distribution numéro 2, tout aussi pensée que la première, rassemble Ivan Urban, Hélène Bouchet, et Alexandr Trusch.  Alors que le Liliom de Jung est un type qui fait de la gonflette pour plaire aux filles, avec Urban, il est le séducteur-né, surnaturel de beauté. Sa joie explose en bonds miraculeux de spontanéité. Le choix d’Urban est aussi très raccord avec la personnalité de son fils de scène Trusch, plus naïf et solaire. Hélène Bouchet est une liane aux bras interminables. Elle a peut-être un peu trop de distinction – c’est une Eurydice plutôt qu’une femme de chambre – mais son abandon, lors de la veillée mortuaire, prend à la gorge.

Grâce à des trucs très simples – des ballons gonflés à l’hélium – Neumeier réussit très bien le mariage du réel et de la féérie. Le principal reproche qu’on peut lui faire est d’avoir délaissé Budapest au profit de l’Amérique des années 1930. Ce qui fait de Liliom un chômeur comme un autre. Or, son histoire n’est pas un drame social au sens où on nous parlerait de la situation sociale, mais au sens où elle montre des gens simples qui se heurtent au monde réel avec leurs pauvres moyens.

Mais la transposition aux États-Unis était sans doute dictée par l’inspiration musicale qui anime Michel Legrand. Sa partition, très savante, s’étage sur trois niveaux : la fosse pour le lyrisme, l’orchestre de scène jazz pour la foire, l’accordéon sur le côté pour l’intime. Chapeau l’artiste!

Les citations sont extraites de la traduction parue aux Éditions Théâtrales en 2004.

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Variations royales et écossaises

Ballo della Regina – La Sylphide

Royal Opera House – Ballo della Regina (George Balanchine / Giuseppe Verdi) ; La Sylphide (August Bournonville / Herman Løvenskiold; production de Johan Kobborg).

26 mai 2012 – matinée : Laura Morera & Federico Bonelli (Ballo) ; Tamara Rojo & Dawid Trzensimiech (Sylphide) ; – soirée : Marianela Nuñez & Nehemiah Kish (Ballo) ; Roberta Marquez & Steven McRae (Sylphide)

À quoi reconnaît-on une ballerine balanchinienne ? À ce qu’elle s’amuse vraiment. Il ne s’agit pas d’une sourire sur ordonnance, censé exprimer une ineffable « joie de danser » (concept creux autant qu’usité). Mais de qualités de présence scénique, d’aisance du mouvement, de facilité dans la vitesse, si pleines et entières, qu’elles en deviennent jubilatoires. Pour le public, mais – on en jurerait – pour la danseuse aussi. Ashley Bouder, dans Rubies ou dans Tarantella, donne cette impression. Marianela Nuñez aussi. Dans Ballo della regina, on gagerait qu’elle rit d’avoir tourbillonné sans effort apparent, laissant son public bouche bée. Sa maîtrise semble contagieuse, puisqu’on avait rarement vu Nehemiah Kish aussi précis et assuré. Balanchine a utilisé la musique du ballet de Don Carlo pour un grand pas riche en rebondissements ; à un moment, on pense que c’est fini, et la procession reprend, en route pour le vrai finale. Le couple vedette est accompagné de quatre semi-solistes (Yuhui Choe y brille sans conteste, suivie de Beatriz Stix-Brunell) et d’un ensemble de douze danseuses qu’on souhaiterait plus à l’aise. En matinée, Laura Morera remplace Lauren Cuthbertson, blessée, aux côtés de Federico Bonelli. Elle tricote joliment, sans atteindre le chic de Nuñez. Lui, propre et éloquent, ressemble à un type qui serait prince à vie. Dans cette œuvre, ils font figure de charmants impétrants face au couple royal Nuñez/Kish.

La Sylphide de Bournonville a été précieusement conservée depuis 1836, et à peu de choses près, la longueur de chaque acte correspond à la durée d’une chandelle. Il n’y a pas un gramme de graisse dans cette chorégraphie. On comprend tout de suite que James n’est pas fait pour Effie : ce n’est pas seulement que leurs tartans jurent, c’est aussi que leurs aspirations ne sont pas du même ordre. Il rêve d’ailleurs, d’absolu, d’infini ; elle est mignonne mais son monde est borné. Quand bien même une sylphide ne viendrait-elle pas l’envoûter, il finirait par se barber entre quatre murs. Mais l’esprit léger qui vient le titiller n’est pas non plus pour lui : elle lui échappe, et quand il parvient à l’immobiliser, il signe involontairement sa mort. L’idéal est, par définition, inatteignable. Steven McRae a le regard charbonneux des romantiques ; sa danse est d’une précision ahurissante. Face à lui, Roberta Marquez fait mouche en papillon. Elle a un côté gracile, fragile, qui attendrit d’emblée. Son agonie fait signe vers celle d’une Giselle, si l’on veut bien admettre que la folie et l’animalité se touchent.

Officiant quelques heures avant en Sylphide, Tamara Rojo avait des bras très jolis, et des équilibres planants (superbe double tour attitude en pointe au deuxième acte), mais faisait trop humaine pour émouvoir vraiment. Dawid Trzensimiech, qui n’est encore que « First Artist » (l’équivalent des coryphées parisiens), danse à la place de Rupert Pennefather. Il campe un James naïf, plus rêveur que sombre, plus blond, plus jeune. Il réussit particulièrement son premier solo, semblant s’immobiliser un instant en l’air, les deux jambes en attitude.

Dans les seconds rôles, Deirdre Chapman en Madge est une sorcière subtile, plus crédible que Gary Avis (qui charge trop son rôle en matinée). On reste loin cependant de la caressante cruauté que déploie Sorella Englund dans la vidéo de 1988. Gurn, rival de James auprès d’Effie, est incarné par les solides Johannes Stepanek (en matinée, avec Romany Padjak en Effie) et Alexander Campbell (en soirée, avec Sabina Westcombe). Le corps de ballet est tout à son affaire dans la gigue écossaise du premier acte, et les sylphides du second enchantent par la douceur de leurs développés. Bournonville va mieux aux danseuses londoniennes que Balanchine.

Marianela Nunez and Nehemiah Kish in Ballo della Regina - Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

Marianela Nunez and Nehemiah Kish in Ballo della Regina – Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

Steven McRae in La Sylphide - Photo Bill Cooper, courtesy of ROH
Steven McRae in La Sylphide – Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

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The Ballet Season Might Be Better Than Christmas

New York City Ballet May 2 and 4

Yes, I know I’m late. Sorry about that.

Serenade

Right off the bat, I have to tell you that these performances were my first Serenades, first Firebirds, first Kammermusik no. 2, and first DGV: danse a grande vitesse. If you’ve seen these pieces a million times, my opinion may sound like a three year old who has just figured out that spinning in a circle really fast makes you giggly: very excited and mildly insane. I would apologize for that, but, again, I’m excited and insane, so apologies are not currently on the top of my list. On that note… on we go!

It might seem weird to say that I saw professional dancers become ballerinas, but it happened and I’m still reeling. That moment in the very beginning of Serenade was breathtaking, and all they did was turn out their feet and put their arms in first position. How many times have you done that in class? How many times have you done it beautifully? How many times have you tried to do it beautifully? Serenade isn’t Balanchine’s most complicated ballet by any stretch of the imagination; it’s simple, but it’s also lovely, joyful and sad at the same time. It embodies everthing I’ve grown to love about Balanchine: he tells a story with no plot and somehow, even though the audience may disagree as to the « meaning » of the ballet, (does she die? is she just heartbroken?), the only part that matters is your personal reaction to what you’ve just seen. Balanchine didn’t make Serenade to shock or transgress; he used the natural movements of the few dancers he had in 1939 to create a ballet that makes the audience feel. Simple.

From NYCBallet’s Facebook Account

In the weeks leading up to the performance, I shut myself off from Serenade. I made my friends fast forward through videos, refused to listen to the music, and avoided interviews about it. I wanted the experience to be as genuine as possible. The music makes me slightly misty when I listen to it on the subway, so you can imagine my reaction upon seeing it for the first time after weeks of self-inforced quarantine (yes, I cried). Since these two nights were the first times I had ever seen it, I can’t really talk about the choreography, but I can talk about the dancers:
Janie Taylor danced the lead both nights. (Sara Mearns was apparently injured on Friday, drat!) I am convinced that Taylor is made mostly of liquid mercury. She doesn’t seem to put any force or huge amounts of effort into her dancing, yet she’s graceful and sinuous. It’s like she slithers, it’s both beautiful and incredibly disconcerting and is especially suited to Serenade. I also loved her in Afternoon of a Faun; she does well in these plotless stories !

Ashley Bouder is someone I’ve always considered a powerful dancer and at her best when she gets to be a very fast one. She’s Taylor’s opposite. Bouder tends to explode into the scene and give 100% of her energy every moment she’s on stage, so I felt that, though I certainly could find no technical faults, Serenade was not her best fit. This particular ballet needs dancers that are just slightly more subtle in their expression. I do love her, though, and she did get to dance in something much more suitable. I saved it for last.

Kammermusik No. 2

So, I’m supposed to write about Kammermusik no. 2 now, but the problem is, I didn’t really care for it, so I paid less attention than I should have, which means I have very little to say. I know Kn2 is supposed to be important because it’s one of the examples of Balanchine giving the men in his company a real chance to shine as a group, but I feel like one could say the exact same thing about Agon. The critics that I read said that Kn2 is « fun. » Well,  yeah, of course it is. It’s a fast Balanchine ballet. In my humble opinion, it’s just not the best one. I could see Agon instead and get wonderful male corps work, penches on heels, and all the fun of Kn2 with a better pas de deux. In conclusion, I won’t be terribly dissapointed if this one goes out of the rep for another 8 years. Moving on.

Tchaikovsky Pas de Deux

This was without question the best TPdD I’ve ever seen. Holy mother of everything, Joaquin de Luz was fantastic. As always, he was a total ham (big smile and winks) and looked like he was having a great time. I just expect to be blown away by him every time at this point, so while he made me very happy, it was actually Tiler Peck that really blew everything out of the water. I’ve seen her dance before, but I never really paid that much attention to her as there was always another dancer that I was interested in on the stage with her (usually Mearns or Fairchild), but when she had the stage to herself, she seemed to decide that it was going to be her moment, and she was more than a match for De Luz. By the last death-defying jump into the fish, everyone, including my not-easily-impressed ballet teacher, was yelling and applauding like mad. Oh, that was fun! More please!

Firebird

Honestly, I’m disappointed. Kowroski is fine as the Firebird. She has the perfect body for the role, and she can move her hands and feet like a bird would/should, but… something’s kind of missing. I had the same problem with her last year in Diamonds. Technically fine, but just kind of boring. The second night I saw her, she fell during the first pas de deux, but that could happen to anyone. The part that bothers me is that, unlike say, Ashley Bouder, she didn’t get up, shake it off and keep going. She was more cautious for the rest of the ballet, and that disappointed me. Ask La Cour was her partner both nights, and, quite frankly, I’ve never liked him. Facial expressions are a foreign concept to him, but he must be a very in-demand partner, because he’s in almost everything. You’d think then, that he would have learned to point his feet by now. No dice. The monsters, which according to both Jacques d’Amboise’s and Jock Soto’s autobiographies are supposed to be absolutely terrifying, look more like muppets. Would you be terrified if Kermit jumped on your lap? Neither was I. Then they kind of just stand in the corner and punch the air. One of them lost their wig the second night. I felt bad for that dancer, but it was rather hilarious. I’m so sad that I don’t like Firebird, because its history is wonderful. Maria Tallchief loved dancing it, and it’s a legend in the Balanchine cannon… I just don’t get why. Maybe I need to study it more.

DGV: Danse A Grande Vitesse

I. Loved. This. Ballet. Between Alice in Wonderland at the Royal and this, Wheeldon might be my new favorite choreographer currently alive. (I’m still completely in love with Neumeier and Kylian, though. No Worries.) It’s hard to explain, but in a word, it was just powerful. Very much like the train it was made after (the TGV for all the non-frenchies out there). This is what Peter Martins tried to do in Fearful Symmetries, but I must say that DGV squashed FS like the high-speed train it is. Just… wow.

I am so so happy that I saw Ashley Bouder dance alongside Wendy Whelan in this. As I mentioned, Ashley is just a firecracker, and it looked this ballet had been made specifically for her. She was a perfect ball of concentrated energy. Watching Whelan, though, was like watching a laser; she’s totally focused on what she’s doing, which lets her execute all the fast, powerful steps precisely, but also makes her able to take that concentration into a pas de deux where she seemed to radiate control and poise. The woman is a national treasure. Given maturity, I think Bouder could get to this level in a few years, and that transition is going to be an absolute joy to witness.

Sorry everyone, I couldn’t find any footage of the actual ballet and neither could Cléopold or James, so it truly must not exist. I humbly submit some of the music for your listening pleasure.

All in all ? Not too shabby a start to the ballet season! Symphony in C is next up for me at NYCB with brand new costumes. I’m already excited!

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Tezuka : Les nuages qui passent


TeZukA ; Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui (assisté de Ali Ben Lotfi Thabet) ; Musique : Nitin Sawhney ; Vidéo : Taiki Ueda ; Costumes : Sasa Kovacevic, Beth Stocks ;  Lumière, scénographie : Willy Cessa
Danseurs : Li Bo, Kieran Brown, Jon Filip Fahlstrøm, Minoru Harata, Damien Jalet, Kazutomi Kozuki, Mirai Moriyama, Guro Nagelhus Schia, Shintaro Oue, Daniel Proietto, Hirotsugu Saegusa, Helder Seabra, Vebjørn Sundby ; Calligraphe : Tosui Suzuki

La parlotte est à la mode, se dit le dénicheur de tendances dans les premières minutes de TeZukA, le dernier spectacle de Sidi Larbi Cherkaoui. Comme dans les dernières créations de DV8 (« To be straight with you », et plus encore « Can we talk about this ? »), les danseurs parlent. Mais alors que Lloyd Newson a le verbe exemplaire et envahissant, le chorégraphe anversois en fait surtout le support d’une invitation personnelle à la découverte. Celle d’Osamu Tezuka (1928-1989), le maître du manga.

Imaginez un voyage guidé dans un univers créatif : TeZukA mobilise les ressources de la danse, de la musique, de la calligraphie – à même le corps des danseurs – comme  de la vidéo pour titiller la curiosité, et faire comprendre l’œuvre du dessinateur, profondément imprégnée des angoisses nippones – d’Hiroshima à Fukushima – mais aussi puissamment créatrice de formes et de mythes modernes.

Plastiquement, le spectacle est d’une inventivité saisissante. On ne voit pas une estampe japonaise, on vogue à l’intérieur. Le ballet des grands lais de papier blanc, mêlés puis démêlés tel un origami grandeur nature, laisse ébaubi. Sidi Larbi Cherkaoui est très à l’aise pour transformer l’humain en paysage moral : dans sa chorégraphie pour la production de LOr du Rhin par Guy Cassiers à Milan, ses danseurs s’agglutinaient en fauteuil, balançoire ou escalier pour les Dieux. Dans Faun, créé pour le centenaire des Ballets russes, il multipliait les révolutions félines pour un couple de danseurs au dos souple comme celui d’une anguille. Ces qualités stylistiques se retrouvent dans TeZukA, notamment lors des pas de deux de la seconde partie.

On apprend accessoirement plein de choses sur le Japon, la science-fiction, la chimie et les bactéries. Souvent, c’est aussi beau et inattendu qu’un nuage qui passe. La méditation est présentée jusqu’au 19 mai à La Villette.

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Une récréation en apesanteur

La Fille Mal Gardée – Frederick Ashton (chorégraphie), Ferdinand Hérold (musique, arrangements John Lanchbery), Jean Dauberval (livret) ; Osbert Lancaster (décors) – Royal Ballet – Royal Opera House – Alina Cojocaru (Lise), Johan Kobborg (Colas), Alastair Marriott (Widow Simone), Alain (Paul Kay) – Représentation du 24 avril

La reprise de La Fille mal gardée à Londres est dédiée à Alexander Grant, décédé le 30 septembre 2011. L’ancien Principal du Royal Ballet était le créateur du rôle d’Alain, le naïf et maladroit prétendant de Lise, qui lui préfère le plus dégourdi Colas. On devine un peu, grâce à une vidéo de 1976, ce que Grant apportait au rôle. Il fait répéter le trio du pique-nique, durant lequel les deux amoureux se jouent du fiancé que la mère de la jeune fille veut lui imposer. Alain est censé danser avec Lise, mais Colas s’immisce entre eux et l’évince sans qu’il s’en rende compte. La réussite du pas de trois tient à ce qu’on est autant charmé par les roués qu’attendri par le berné. Raide comme un piquet, imperméable à toute notion de partenariat, il tend son bras à la parallèle du battement arabesque de Lise (à partir de 1’45’’). Il n’est pas idiot, il est ailleurs. Admirez l’expressivité du visage de Grant (0’14’’), et notamment à la toute fin de l’extrait (à partir de 2’20’’), quand il se promène main dans la main avec Lise, alternativement la tête en l’air et le menton voilé dans le poing. Voilà un personnage qui n’a besoin de rien – sauf un parapluie –pour être content.

Tout le monde est heureux, d’ailleurs, dans la campagne française où se déroule La Fille. L’amour de Lise et Colas est réciproque, guère menacé par Alain, et la mère Simone est un obstacle débonnaire et peu efficace. L’œuvre, véritable récréation bucolique, est au ballet ce que certains opéras de Rossini sont à l’opéra : un moment euphorisant de virtuosité. Sans parler des emprunts musicaux d’Hérold et Lanchbery (qui reprennent le Barbier de Séville, la Cenerentola et Elizabeth), la rapidité du travail du bas de jambe et la minutie des épaulements y sont aussi ébouriffants qu’une vocalise du compositeur italien.

La trois-cent-trente-huitième représentation du ballet d’Ashton par le Royal Ballet réunissait Alina Cojocaru, Johan Kobborg, Paul Kay et Alastair Marriott. La première est aérienne, et surprend toujours par sa capacité à insuffler de l’âme au mouvement, aussi petit soit-il. Ici, le sentiment est léger, mais cela n’enlève rien au plaisir ni à l’art : Mlle Cojocaru a des mimiques si expressives que, même quand elle ne danse pas, on ne détache pas ses yeux d’elle, de peur d’en perdre une miette. C’est le cas pendant le premier solo ridicule d’Alain, où pourtant Paul Kay fait de remarquables étincelles, composant un personnage comique, attachant, très bien dansant. Bien des étoiles du même âge peuvent envier la forme technique de Johan Kobborg, qui campe un Colas très amoureux, et séduit, comme à l’habitude, par la précision du mouvement, la légèreté (sujet du bac : on peut être léger sans élévation, et élevé sans légèreté) ainsi que l’attention à sa partenaire. Parmi les trucs à elle qui font le bonheur du spectateur, Alina Cojocaru a le chic pour une diagonale de petits pas en pointe si menus qu’elle paraît avancer comme par magie (à l’inverse, dans le DVD publié par le Royal Ballet, Marianela Nuñez danse sa variation du Fanny Essler pas de deux en accentuant le petit battement en ciseaux, ce qui donne une impression toute différente). Alaistar Marriott aborde le rôle de Widow Simone avec truculence, et on retrouve avec bonheur le jeune James Hay dans le petit solo à entrechats de la flûte.

D’autres couples sont distribués dans la série de représentations du Royal Ballet : Laura Morera avec Ricardo Cervera, Yuhui Choe avec Brian Maloney, et Steven McRae en compagnie de Roberta Marquez. Ces deux derniers danseront le 16 mai, jour où la représentation sera diffusée en direct dans 475 cinémas dans le monde entier (et 68 en France). L’Opéra de Paris présentera aussi La Fille dans la version d’Ashton à compter du 20 juin. Les distributions ne sont pas encore connues, donc tous les espoirs sont permis.

Alina Cojocaru / Johan Kobborg - La Fille mal gardée - Photograph Tristram Kenton, courtesy of ROH

Alina Cojocaru - Fille - Photograph Tristram Kenton, courtesy of ROH

Alina Cojocaru - La Fille mal gardée - Photograph Tristram Kenton, courtesy of ROH

Johan Kobborg - La Fille mal gardée - Photograph Tristram Kenton, courtesy of ROH

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David Hallberg is Going to Make Me Homeless

The challenge: Go to the ballet approximately once per week while simultaneously never missing a ballet class (no Tuesdays or Thursdays) and working around travel plans. As a quick explanation for those of you in Paris who haven’t bought ballet tickets in New York, the process is slightly different. Here, instead of tickets coming out a few weeks before each production, every ticket for the entire season goes on sale at the same time. This results in poverty for about a month and internal battles about exactly how much ballet I can see.

What follows is a transcription of me fighting with myself over which tickets to buy. For reading purposes, the irrational side of my brain will be abbreviated to IB, and the (slightly) more reasonable side will be RB. I hope you’re entertained by my burgeoning schizophrenia.

The scene: Sitting at my work computer, currently with a single brain. The calendar for the NYCB season opens and my brain is immediately torn in half. The ballet battle begins.

Irrational Brain: Serenade and Firebird on the same night?! Buy every single ticket! NOW!

Rational Brain: Um, yes, that would be lovely, but don’t you want to see, you know, other things too? Also, I know you tend to get carried away here, but please remember you have to pay rent and buy food at some point.

IB: (sigh) Fine… two of them? Please? One includes Kammermusik No. 2 and the other has DGV: Danse a Grande Vitesse, neither of which you’ve seen so it’s totally justifiable, right?

RB: Done and done.

IB: Wait a second… by other things you don’t mean that I should go to the new Martins and Millepied night out of sheer obligation to the idea of “newness” do you?

RB: It would be a learning experience, and you need to push yourself more! Come on, what have those two choreographers ever done to make you actively avoid them?

IB: Ocean’s Kingdom and Black Swan respectively. Absolutely not. Veto declared. You can’t make me!

RB: Fine, be that way. What about Symphony in C? You’ve always wanted to see that, and June 1 has Concerto Barocco, Tschaikovsky Pas de Deux plus Fancy Free.

IB: Deal… What about A Midsummer Night’s Dream?

RB: Yes, but only one. You still have ABT and Paris Opera Ballet to buy.

IB: (sulks for a bit while looking up the ABT schedule and then…) Mother of everything sacred, David Hallberg is doing Apollo!

RB and IB simultaneously: Forget food, buy that ticket immediately!

RB: Hmm that night Osipova is doing Ratmansky’s new Firebird… that could be interesting. It would make a nice contrast to Balanchine’s. Let’s see… what else?

IB: Bayadere? That one’s beautiful!

RB: Correction, Nureyev’s is beautiful in Paris. You literally fell asleep last time you saw it at ABT. Also do you really want to see ABT’s corps de ballet as the Shades?

IB: Fine, but you don’t get to bring up the corps every time.

RB: If they could stand in a straight line I wouldn’t have to. Onegin?

IB: YES! With Julie Kent? Oh… she’s partnering Bolle.

RB: Hmm you know, that could be good. A man with this photo as his Twitter profile could probably pull off “pompous jerk” really well. Also, Kent makes everything magical, and you’ve never seen it.

IB: Done. Let’s see…obviously Steifel’s retirement in Corsaire. That’s just a given. What about Romeo and Juliet? Oh! Hallberg’s dancing… Why can’t he partner someone other than Osipova? Just for a change.

RB: Not everyone will partner Julie Kent. Get over it. Also, you thought Osipova was charming in Coppelia and actively wondered if she could pull off a young, dramatic role like Juliet; she could be fantastic! And you get to see Hallberg again, so stop complaining.

IB: Angel Corella is retiring! He’s dancing Swan Lake with Herrera… is that worth it?

RB: Yes, yes, it is. I wonder what ABT is going to do about its lack of male dancers? Oh, look! They’re giving Simkin a Swan Lake, and Hammoudi has one too! Too bad they’re on Wednesdays at 2:00. That could have been interesting.

IB: Ugh, can’t I just skip work those days? I want to see!

RB: No. Moving on. Paris Opera, what to see?

IB: Um, all of them, obviously. Is that seriously even a question?

RB: Yeah, that’s not really up for debate, is it? I think we’re done here!

IB: I think so! Alright, so it looks like we have:

May 2nd: NYCB Serenade, Tschaikovsky Pas de Deux, Kammermusik No. 2, Firebird

May 4th: NYCB Serenade, DGV: Danse a Grande Vitesse, Firebird

June 1: NYCB Concerto Barocco, Tschaikovsky Pas de Deux, Fancy Free, Symphony in C

June 6: NYCB A Midsummer Night’s Dream

June 8: ABT Onegin (Kent, Bolle)

June 11: ABT Apollo, Firebird, Thirteen Diversions (Hallberg, Osipova, Company)

June 18: ABT Romeo and Juliet (Hallberg, Osipova)

June 28: ABT Swan Lake (Corella, Hererra)

July 7: ABT Le Corsaire (Steifel, Murphy)

July 11: POB French Masters (Company)

July 18: POB Giselle (Gilbert, Hoffalt)

July 20: POB Orpheus and Eurydice (Gillot, Bullion)

Are we good? Does that cover it? Should I buy more? I feel like I should probably buy more.

RB: Did…did you just trick me into spending the rent and food money again? How do you do this EVERY season?!

IB: It’s a God-given talent. Or crippling financial addiction. Take your pick.

Weeks later…

Cleopold, being the wonderful person/editor that he is, suggested that it would benefit this little article to add links to the three ballet calendars I referenced (which I did). However, in adding said calendars, it was necessary to actually look at them, which led to the following….

RB: OK, just looking for the link, just going to highlight the link and put it in the article. Don’t even think about looking-

IB: There is a Cojocaru/Kobborg Romeo and Juliet on a non-ballet class day that you didn’t even consider last time! What is wrong with you?! That’s mandatory viewing, especially after Cleopold and Fenella loved it so much! How could you not want to see Cojocaru die smiling?

RB: No. You already spent all your ballet money! Don’t you click that link, don’t you dare-

IB: But look, Hallberg is doing Swan Lake! You know you have to see that!

RB: Yeah, with Semionova! Do you even remember how bored you were last year? You saw her running off stage after she killed herself!

IB: Don’t care! Hallberg. As. Siegfried.

RB: No no no no no no

IB: (buys tickets)

RB: …You do realize that now you’re not allowed to buy wine for the next two weeks.

IB: Worth it.

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Une soirée en pente descendante

Polyphonia (Christopher Wheeldon/ Gyorgy Ligeti) ; Sweet violets (Scarlett / Sergei Rachmaninov) ; Carbon Life (Wayne McGregor/ Mark Ronson, Andrew Wyatt) – Royal Opera House – Représentation du 23 avril

De toute évidence, le spectacle est organisé pour finir en climax. Une sono assourdissante, des musiciens en vogue (le DJ qui a produit Amy Winehouse, etc.), quatre chanteurs – dont un rappeur et l’inusable Boy George –, des lumières chiadées, des costumes design avec accessoires en plastoc noir et jupettes en forme de parapluie. Et puis de la danse. Il est de bon ton – c’est ce que fait Luke Jennings dans le programme du spectacle – de faire de Wayne McGregor un novateur poussant le langage chorégraphique vers de nouveaux horizons, à l’instar de William Forsythe radicalisant Balanchine il y a 20 ans. Il n’est pas sûr, cependant, qu’on puisse acquiescer sans débat. C’est pousser un peu vite dans la tombe le chorégraphe basé à Francfort, dont les dernières créations – notamment Sider, présenté à Chaillot l’hiver dernier – débordent de malicieuse inventivité. Et puis, qu’apporte-t-il de si précieux ? Une chorégraphie atmosphérique ? Un mouvement hystérisé ? Le sexy dans la danse ? Pourquoi pas, mais à quoi bon tout cela ? Chaque nouveau spectacle de McGregor que je vois me fait penser à une mode : irrésistible autant qu’éphémère. Cette année, en tout cas, je passe mon tour : le mouvement, comme écrasé par la rythmique rock, est plus saccadé qu’à l’habitude ; on manque de respiration, sauf – sans surprise – pendant une petite minute de silence dansée par Edward Watson et Olivia Cowley. Voilà donc la grande innovation McGregor 2012 : une danse aplatie par le son, comme il est des plantes écrasées de soleil.

Sweet Violets, de Liam Scarlett, prend sa source dans un fait divers, le meurtre non élucidé d’une prostituée à Camden en 1907. Près de 20 ans après Jack l’Eventreur, l’histoire défraya la chronique. La fascination pour le crime trouve son écho dans les œuvres du peintre Walter Sickert (1860-1942), qui s’y intéressa de si près qu’on crut pouvoir l’y mêler. Faisant fond sur une autre légende associée, qui voudrait que la reine Victoria ait fait interner la maîtresse de son petit fils le prince Eddy, et assassiner une amie qui avait le tort d’en savoir trop, Liam Scarlett construit un ballet narratif assez touffu, sur le trio élégiaque de Rachmaninov. Le ballet débute par la très réussie scène du meurtre (dansée par Meaghan Grace Hinkis et Thomas Whitehead, inquiétant meurtrier). Nous sommes ensuite chez le peintre (Bennet Gartside), chez qui vient musarder Eddy (Ricardo Cervera). Ce dernier papote avec Mary-Jane Kelly, l’employée de Sickert (Laura Morera) et surtout, badine avec Annie (Leanne Cope), l’amie du prince que la police embarque et envoie chez les fous. Marianela Nuñez (Mary le modèle) pose nue pour le peintre. On tremble pour elle quand, au pas de deux sensuel qu’elle danse avec Sickert, se joint un deuxième larron, ami du peintre, que nous reconnaissons pour l’assassin du début. Après, cela se complique : nous voilà au music-hall (autre centre d’intérêt de Sickert), Mary-Jane a mal tourné, et Jack l’Eventreur (glaçant Alexander Campbell) traîne dans les coins sombres. L’histoire navigue entre réalité et fantasme et Liam Scarlett montre pour une troisième fois sa science du pas de deux sexuel. Nous sommes incontestablement dans la lignée du MacMillan de Mayerling, tant pour la virtuosité chorégraphique que pour la sursaturation narrative.

Le plat de résistance était roboratif, mais le meilleur aura été l’entrée. Polyphonia a été créé pour le New York City Ballet en 2001, sur des musiques de Ligeti. Quatre couples sur scène, un piano dans la fosse. La chorégraphie séduit par sa profonde musicalité et son absence d’esbroufe. Sarah Lamb danse avec Johannes Stepanek : n’importe quel tarabiscotage passe, car le mouvement épouse chaque respiration musicale. Ludovic Ondiviela valse avec Yuhui Choe. Dawid Trzensimiech et Itziar Mendizabal dansent Allegro con spirito. On découvre dans l’adagio Yasmine Naghdi et James Hay, et on a tout de suite envie de les revoir souvent. On entend le vent qui souffle dans la grande plaine hongroise.

Polyphonia; photograph Bill Cooper, courtesy of ROH

Polyphonia; photograph Bill Cooper, courtesy of ROH

Sweet Violets – Photo Bill Cooper – Courtesy of ROH

Carbon Life – Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

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