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Swan Lake à Londres

 Le Royal Ballet entame cette semaine une série de 20 représentations de son Swan Lake. Sept distributions se succéderont, et une des représentations sera visible en direct au cinéma dans le monde entier.

Pour les habitués du Lac des cygnes monté par Noureev pour l’Opéra de Paris, la production londonienne peut provoquer un choc culturel assez vif. J’avoue qu’il m’a fallu au moins trois visions pour m’acclimater à un très trivial premier acte.

Dans la production d’Anthony Dowell, Siegfried semble participer à une fête villageoise dans un préau d’école, au milieu de paysans endimanchés et de quelques notables locaux. Les petites filles font les malines, le directeur d’école est un peu rond, les amis aussi. C’est gentil et creux, sans grandeur chorégraphique pour le corps de ballet, ni profondeur psychologique pour le principal rôle masculin. Un vol de cygnes venant à passer, Siegfried part chasser, suivi de ses amis avinés et portés sur la gâchette.

Heureusement, la danse, le lyrisme et le drame prennent le pas sur l’historiette durant les deux actes blancs. Odette est le seul volatile en tutu : ses congénères portent des jupes dont les franges semblent autant de plumes tombantes. Rothbart est habillé comme un personnage de dessin animé, mais on a vu bien pis ailleurs. Le troisième acte, celui du bal, est chargé comme un œuf de Fabergé. Au quatrième acte, c’est la partition de Drigo (inspirée de la valse bluette de l’opus 72 pour piano de Tchaikovsky) qui dit une assez réussie mélancolie des cygnes.

Sur la même musique, ce passage est tout guilleret dans la version du Mariinsky (qui s’alourdit aussi d’un bouffon au premier acte). En fin de compte, la production de Dowell ne mérite pas une traversée de la Manche à la nage, mais pourquoi s’en priver si l’on en a l’occasion ?

Quelle distribution choisir ? Quelques indications cursives :

– Marianela Nuñez & Thiago Soares : c’est la distribution du DVD. Mlle Nuñez sait allier douceur en blanc et séduction en noir. C’est la ballerine musicale par excellence (8 octobre, 13 octobre en matinée)

– Zenaida Yanowsky & Nehemiah Kish : le cast de la soirée retransmise dans les salles de cinéma. Mlle Yanowsky a une technique en or massif mais les cheveux tirés lui font un visage carré peu propre à émouvoir. Elle joue intelligemment de ses atouts et épate clairement la galerie en cygne noir. En 2011, Nehemiah Kish manquait de propreté, mais il a sans doute gagné en assurance depuis (12, 17 et 23 octobre)

– Natalia Osipova & Carlos Acosta : on imagine assez peu la danseuse russe en cygne mais le ROH a dû penser faire un coup marketing en l’invitant, et il fallait bien trouver une remplaçante à Tamara Rojo, partie diriger l’English National Ballet (10, 13 en soirée, 25 octobre)

– Sarah Lamb & Rupert Pennefather : lors de la saison 2010/2011, Mlle Lamb dansait avec Federico Bonelli. Mlle Lamb a des doigts expressifs, de grands yeux implorants, et une très jolie mobilité en attitude. Je ne l’avais pas trouvée vraiment musicale, mais j’étais tellement énervé par le premier acte (que je voyais pour la première fois) que mon regard était peut-être trop sévère (11 & 15 octobre, 10 novembre en soirée)

– Roberta Marquez & Steven McRae : l’attachante ballerine brésilienne semble plus à l’aise dans les rôles ashtoniens, mais Steven McRae est l’élégance même. C’est le danseur noble le plus propre du Royal Ballet. L’entente entre les deux interprètes est remarquable (17 octobre en matinée, 6 et 9 novembre, 24 novembre en matinée)

– Lauren Cuthbertson & Federico Bonelli : Lauren Cuthbertson a le chic anglais et des sauts très élastiques, mais je ne l’ai jamais vue en Odette/Odile (27 octobre, 10 novembre, matinée du 22 novembre)

– Alina Cojocaru & Johan Kobborg : voir Alina Cojocaru en cygne pleureur est une expérience unique. C’est la seule interprète dont chaque geste dit quelque chose (toutes les autres se jettent dans le vide comme on plonge à la piscine, elle pense à lancer un dernier regard à Siegfried). Le partenariat avec Johan Kobborg, interprète accompli, réserve de très beaux moments d’abandon (notamment l’adage de l’acte blanc) . Le couple danse seulement deux fois (15 et 24 novembre).

Toutes les soirées sont archi-complètes, mais des places peuvent être remises en vente à tout moment, et il y a un petit contingent ouvert au guichet le jour même. Sans conteste, s’il faut camper une nuit devant Covent Garden cet automne, c’est pour la distribution Cojocaru/Kobborg.

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Metamorphosis Titian 2012 : Créons ensemble

Metamorphosis : Titian 2012. Soirée du 20 juillet.

Machina : Kim Brandstrup & Wayne McGregor (Chorégraphie) ; Nico Muhly (Musique) ; Conrad Shawcross (Design). Avec Leanne Benjamin, Tamara Rojo, Carlos Acosta, Edward Watson. Orchestre du Royal Opera House dirigé par Tom Seligman.

Trespass : Alastair Marriott &  Christopher Wheeldon (Ch.) ; Mark-Anthony Turnage (M.); Mark Wallinger (Décor). Avec Beatriz Stix-Brunell, Melissa Hamilton, Sarah Lamb, Nehemiah Kish, Steven McRae. Orchestre dirigé par Batty Wordsworth.

Diana & Actaeon : Liam Scarlett, Will Tuckett & Jonathan Watkins (Ch.); Jonathan Dove (M.), Chris Ofili (Décors), Alasdair Middleton (Livret). Avec Marianela Nuñez & Federico Bonelli. Orchestre dirigé par Dominic Grier. Chanteurs : Kim Sheehan, Andrew Rees.

Lumières conçues par Lucy Carter (pour les trois pièces).

C’est avec un projet un peu fou et finalement exemplaire que Monica Mason a tiré sa révérence. Mettre sur pied une collaboration inédite avec la National Gallery, pour trois ballets inspirés par les œuvres du Titien sur les Métamorphoses d’Ovide, impliquait trois commandes musicales, des échanges avec les arts plastiques, et une coopération étroite entre sept chorégraphes. Imaginé par un comité Théodule, on aurait foncé droit dans la bouillie pluridisciplinaire. Porté par la directrice sortante du Royal Ballet, Metamorphosis : Titian 2012 évite l’écueil.

Peut-être parce que chacun a mis sa créativité au service du collectif. C’est ce que l’on ressent, en tout cas, avec Machina, chorégraphié par Kim Brandstrup et Wayne McGregor. Tous deux ont un penchant pour les scénographies complexes (par exemple, pour Brandstrup, les voiles opacifiant la scène dans Rushes comme dans Invitus Invitam). Ici, ils sont servis : le fond de scène est occupé par une machine conçue par Conrad Shawcross, grand bras articulé terminé d’un halo lumineux. Loin d’être un simple décor, la machine est un personnage à part entière : elle regarde les danseurs, ondule sensuellement, s’énerve mystérieusement en écho à leurs évolutions. L’appariement des danseurs va à rebours des habitudes établies : en ouverture, Carlos Acosta danse avec Leanne Benjamin un pas de deux doux et sensuel. Et c’est Edward Watson qui danse avec Tamara Rojo un duo de confrontation, chorégraphié par Brandstrup, où elle campe l’accusation face au poitrail offert de Watson – comme en écho fragmenté de l’histoire de Diane face à Actéon. On reconnaît par moments la gestuelle de McGregor, mais la musique d’inspiration baroque de Nico Muhly lui ôte son épuisant systématisme saccadé. Et au lieu de régler un énième solo sur Edward Watson, le chorégraphe-résident du Royal Ballet a eu la bonne idée de se renouveler en exploitant la présence physique toute différente de Carlos Acosta (Watson reste cependant présent en arrière-plan : c’est sa manière de bouger, enregistrée numériquement, qui est réinterprétée par la tournette mécanique). L’atmosphère est envoûtante, les lumières superbes, et l’abstraction n’y est pas forme vide, mais au contraire épurement du sens : la soirée commence bien.

Diane n’est pas seulement la déesse de la chasse. Elle est aussi une divinité lunaire. C’est cette dimension que Trespass met en lumière, construisant d’amusants échos entre la mythologie et la mission Apollo. Mark Wallinger a planté sur scène un miroir en forme de croissant, à travers lequel les hommes peuvent mater la sensualité laiteuse des suivantes de Diane. Alastair Marriott a réglé pourSarah Lamb et Steven McRae un irréel pas de deux articulé autour de trois poses : quand la lumière se fait, la donzelle, tête en bas et jambes en l’air, une main posée sur le pied de son partenaire, fait une petite révolution autour de lui. Elle fera plus tard la même chose en équilibre sur son bras, un pied posé sur la hanche. Elle finira en croissant de lune à l’envers, encore tête en bas, en prenant appui cette fois sur le bassin de McRae. Le pas de deux inventé par Christopher Wheeldon pour Beatriz Stix-Brunell, lui aussi très tarabiscoté dans la lignée de Polyphonia, fait un joli contraste terrien. Trespass est le morceau qui réserve le plus de place au corps de ballet, présent dans un mouvement d’ensemble jazzy, et ménage un temps d’humour sensuel quand une Melissa Hamilton, très naïade au bain, déroule et enroule ses pointes devant les mecs ébahis et conquis.

Diana and Actaeon est un ballet narratif aux décors et aux costumes exubérants (dus à Chris Ofili, qui transpose la forêt d’Ovide en mangrove tropicale). Actéon part à la chasse avec quelques amis et une meute de chiens. Il surprend Diane et ses suivantes nues au bain. Pour se venger, elle le transforme en cerf. Et ses chiens, qui ne le reconnaissent pas, le mettent à mort.

Au début, Diane apparaît de dos, et ses amples mouvements rien que pour elle – développés à la seconde suivis d’un rond de jambe en dehors – sont là pour nous dire qu’elle est une déesse, qu’elle fait ce qu’elle veut toute seule chez elle et qu’on n’est pas censés être là pour la regarder. Mais c’est Marianela Nuñez qui danse, et beaucoup risqueraient le sort d’Actéon pour n’en pas perdre une miette. Elle est hiératique et pourtant sensuelle.

La construction de la pièce est délibérément naïve, sans être jamais ridicule. Will Tuckett, qui a chorégraphié la meute de chiens, est maître dans l’art des spectacles pour enfants, et il a créé une dynamique oppressante pour la mise à mort du pauvre Actéon (dansé par Federico Bonelli au costume de peau déchiquetée, et chanté par un déchirant Andrew Rees).  Le problème du ballet est qu’il étire par trop la narration (finalement, l’histoire est assez simple), et qu’il dilue trop longtemps la confrontation entre Diane et Actéon. On comprend que les trois chorégraphes (Tuckett, Scarlett et Watkins) aient voulu exprimer tout ce qui se joue entre les deux personnages – la surprise, le désir, la fureur – mais on a déjà vu tout cela, avec plus de variété et d’intensité, dans les deux autres pièces abstraites.

Au final, les trois œuvres présentées dans Metamorphosis composent un ensemble cohérent, qui dialogue intelligemment avec les peintures du Titien. Le dispositif de Machina transpose la structure spatiale similaire de Diane et Actéon et de La mort d’Actéon (dans chacune des peintures, le personnage en position de force est surplombant à gauche, en gros plan, bras tendu). Trespass fait écho, dans les costumes et dans certaines poses, à certains détails des trois tableaux (il y aussi Diane et Callisto, où le corps enceint de la nymphe séduite par Jupiter est dévoilé). L’inspiration est plus littérale – à la demande de Monica Mason – pour la dernière pièce. Toutes, en tout cas, ont saisi l’esprit de la commande : regarder hier pour créer aujourd’hui.

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Prince of the Pagodas : la renaissance d’un ballet

The Prince of the Pagodas. Ballet en trois actes. Chorégraphie de Kenneth MacMillan, musique de Benjamin Britten, décors de Nicholas Georgiadis, livret de Colin Thubron d’après John Cranko, lumières de John B. Read. Représentation du 6 juin, avec Marianela Nuñez (Rose), Nehemiah Kish (le Prince), Tamara Rojo (Épine), Alastair Marriott (l’Empereur), Alexander Campbell (le Fou), MM. Gartside, Hristov, McRae et Cervera (les quatre Rois). Orchestre du Royal Opera House dirigé par Barry Wordsworth.

À Londres cette semaine, il y a eu deux événements majeurs. Le jubilé de diamant d’Élisabeth II, dont nous ne parlerons pas (we won’t disclose the Queen’s views on ballet), et la reprise du Prince des Pagodes, le ballet de Kenneth MacMillan, qui n’avait pas été présenté depuis 1996.

Depuis, beaucoup d’eau a passé sous les ponts, et les ayants-droits de Benjamin Britten ont compris que mieux valait des coupes dans la partition (une vingtaine de minutes) que sa disparition totale. La structure narrative a été resserrée, certains passages ont été réordonnés, on a refait les costumes à neuf, et enfin dégagé du temps pour les répétitions d’une œuvre qu’aucun membre de la troupe encore en activité – sauf Gary Avis – n’avait jamais dansée. Au final, le pari de Monica Mason, la directrice du Royal Ballet, est gagné : l’œuvre était menacée de l’oubli dans lequel était déjà tombé le Prince des Pagodes de Cranko ; sa programmation au bon moment, avec les bons interprètes, est une réjouissante renaissance.

Le Prince des Pagodes est un conte de fées, et comme tous les contes, il emprunte à des schèmes familiers à double fond. Il y a deux demi-sœurs, l’aînée méchante (Épine) et la gentille cadette (Rose). Un empereur vieillissant. Un parcours initiatique dans le lointain des rêves. Un prince transformé en reptile et qu’il faudra bien bécoter. Des soupirants très entreprenants à repousser comme autant de cauchemars. Un fou qui guide secrètement vers le dénouement. Une cour élisabéthaine à froufrous surannés. Et une fin heureuse parce que, tout de même, l’amour triomphe du mal. Et qu’après ces émotions, on a tous bien mérité un grand pas d’action.

La structure du ballet fait écho à celle de La Belle au bois dormant, mais – comme le remarquait MacMillan en 1989 – alors que chez Petipa nous sommes dans les jardins de Versailles, dans Pagodes, « l’ordre naît du chaos ». Dans la recréation de 2012, le spectacle s’ouvre sur la complicité juvénile entre le Prince et Rose. Manière d’asseoir la modernité du ballet : Pagodes est l’histoire du passage de Rose à l’âge adulte (comme La Belle), mais son fiancé – qui ne sort pas de nulle part comme auparavant – y a aussi son lot d’épreuves, et en définitive, c’est à la naissance et au parcours d’un couple que nous vibrons.

Le premier solo de Rose – celui dont on a pu voir la répétition lors du Royal Ballet Live – se déroule après qu’Épine, qui veut rafler tout l’Empire, a pris les commandes de la cour. Marianela Nuñez, ballerine musicale par excellence, danse les yeux baissés. Ses bras sont si souples et ses arabesques tellement suspendues que l’air semble la soutenir. La ligne musicale est donnée par les instruments à vent. Elle s’agenouille devant son père affaibli, l’appelle au secours et au courage, et soudain les violons se mettent à pleurer avec elle. Durant l’acte suivant – celui du voyage, de la perte et du danger – une douloureuse interpolation au violon de la même mélodie est dansée de manière plus heurtée, plus véhémente. Grâce à Mlle Nuñez, on découvre pleinement la beauté de la chorégraphie de MacMillan. Elle cisèle des accents là où d’autres, par prudence, les esquisseraient (par exemple des demi-pliés de la jambe de terre pendant les tours). Mais elle a, outre la précision et l’audace, l’intériorité et la douceur. Revenue à la Cour, elle cherche à danser avec son père : la tendresse avec laquelle elle lui dicte le mouvement le plus simple possible est un des moments les plus émouvants de la soirée.

Nehemiah Kish n’est pas le soliste brillant de la décennie, mais il a la prestance, l’attention à sa partenaire, et surtout le mélange d’assurance et de fragilité qui conviennent à son rôle biface. La douleur qu’il exprime dans ses contorsions à terre, masqué, torse nu et les jambes en vert écaillé, laisse voir l’humain derrière la bête. Au dernier acte, quand vient son moment de gloire, il se joue avec humour de ses quatre adversaires, qu’il combat avec leurs armes, successivement puis tous ensemble. On dirait Errol Flynn.

Alexander Campbell campe un Fou très juste, et justement applaudi. Tamara Rojo joue le rôle de la piquante Épine. La chorégraphie l’entoure de quatre prétendants – les rois des quatre points cardinaux -, pour une version pimbêche et pointue de l’Adage à la rose. Si Bennet Gartside est un poil pas assez acéré (Nord) et si Valeri Hristov manque un peu d’équilibre en roi narcissique (Est), Steven McRae se montre en revanche un épatant pantin désarticulé, à la danse précieuse et arrogante (Ouest). Ricardo Cervera, enfin, est un pneumatique roi du Sud. Le moment où il malmène Rose est au ralenti : l’effet est glaçant, car la violence qu’elle subit, qu’on a tout le loisir d’anticiper, paraît du coup inexorable.

Le reformatage du Prince des Pagodes – porté par Monica Mason, Deborah MacMillan (l’artiste-peintre veuve du chorégraphe), le directeur musical Barry Wordsworth et le notateur Grant Coyle – est un modèle de gestion du répertoire. On découvre grâce à eux une œuvre incontestablement plus conforme à ce MacMillan voulait. La chorégraphie qui renaît sous nos yeux est par moments grandiose (et pas seulement les pas de deux). Et on redécouvre une partition méconnue de Britten, aux envoûtants climax atmosphériques. Un grand moment.

Nunez/Kish - Prince of the Pagodas - Photo Johan Persson - Courtesy of ROH

Nunez/Kish – Prince of the Pagodas – Photo Johan Persson – Courtesy of ROH

Marianela Nuñez and Nehemiah Kish in The Prince of the Pagodas - Photo Johan Persson - Courtesy of ROH

Marianela Nuñez and Nehemiah Kish in The Prince of the Pagodas – Photo Johan Persson – Courtesy of ROH

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Variations royales et écossaises

Ballo della Regina – La Sylphide

Royal Opera House – Ballo della Regina (George Balanchine / Giuseppe Verdi) ; La Sylphide (August Bournonville / Herman Løvenskiold; production de Johan Kobborg).

26 mai 2012 – matinée : Laura Morera & Federico Bonelli (Ballo) ; Tamara Rojo & Dawid Trzensimiech (Sylphide) ; – soirée : Marianela Nuñez & Nehemiah Kish (Ballo) ; Roberta Marquez & Steven McRae (Sylphide)

À quoi reconnaît-on une ballerine balanchinienne ? À ce qu’elle s’amuse vraiment. Il ne s’agit pas d’une sourire sur ordonnance, censé exprimer une ineffable « joie de danser » (concept creux autant qu’usité). Mais de qualités de présence scénique, d’aisance du mouvement, de facilité dans la vitesse, si pleines et entières, qu’elles en deviennent jubilatoires. Pour le public, mais – on en jurerait – pour la danseuse aussi. Ashley Bouder, dans Rubies ou dans Tarantella, donne cette impression. Marianela Nuñez aussi. Dans Ballo della regina, on gagerait qu’elle rit d’avoir tourbillonné sans effort apparent, laissant son public bouche bée. Sa maîtrise semble contagieuse, puisqu’on avait rarement vu Nehemiah Kish aussi précis et assuré. Balanchine a utilisé la musique du ballet de Don Carlo pour un grand pas riche en rebondissements ; à un moment, on pense que c’est fini, et la procession reprend, en route pour le vrai finale. Le couple vedette est accompagné de quatre semi-solistes (Yuhui Choe y brille sans conteste, suivie de Beatriz Stix-Brunell) et d’un ensemble de douze danseuses qu’on souhaiterait plus à l’aise. En matinée, Laura Morera remplace Lauren Cuthbertson, blessée, aux côtés de Federico Bonelli. Elle tricote joliment, sans atteindre le chic de Nuñez. Lui, propre et éloquent, ressemble à un type qui serait prince à vie. Dans cette œuvre, ils font figure de charmants impétrants face au couple royal Nuñez/Kish.

La Sylphide de Bournonville a été précieusement conservée depuis 1836, et à peu de choses près, la longueur de chaque acte correspond à la durée d’une chandelle. Il n’y a pas un gramme de graisse dans cette chorégraphie. On comprend tout de suite que James n’est pas fait pour Effie : ce n’est pas seulement que leurs tartans jurent, c’est aussi que leurs aspirations ne sont pas du même ordre. Il rêve d’ailleurs, d’absolu, d’infini ; elle est mignonne mais son monde est borné. Quand bien même une sylphide ne viendrait-elle pas l’envoûter, il finirait par se barber entre quatre murs. Mais l’esprit léger qui vient le titiller n’est pas non plus pour lui : elle lui échappe, et quand il parvient à l’immobiliser, il signe involontairement sa mort. L’idéal est, par définition, inatteignable. Steven McRae a le regard charbonneux des romantiques ; sa danse est d’une précision ahurissante. Face à lui, Roberta Marquez fait mouche en papillon. Elle a un côté gracile, fragile, qui attendrit d’emblée. Son agonie fait signe vers celle d’une Giselle, si l’on veut bien admettre que la folie et l’animalité se touchent.

Officiant quelques heures avant en Sylphide, Tamara Rojo avait des bras très jolis, et des équilibres planants (superbe double tour attitude en pointe au deuxième acte), mais faisait trop humaine pour émouvoir vraiment. Dawid Trzensimiech, qui n’est encore que « First Artist » (l’équivalent des coryphées parisiens), danse à la place de Rupert Pennefather. Il campe un James naïf, plus rêveur que sombre, plus blond, plus jeune. Il réussit particulièrement son premier solo, semblant s’immobiliser un instant en l’air, les deux jambes en attitude.

Dans les seconds rôles, Deirdre Chapman en Madge est une sorcière subtile, plus crédible que Gary Avis (qui charge trop son rôle en matinée). On reste loin cependant de la caressante cruauté que déploie Sorella Englund dans la vidéo de 1988. Gurn, rival de James auprès d’Effie, est incarné par les solides Johannes Stepanek (en matinée, avec Romany Padjak en Effie) et Alexander Campbell (en soirée, avec Sabina Westcombe). Le corps de ballet est tout à son affaire dans la gigue écossaise du premier acte, et les sylphides du second enchantent par la douceur de leurs développés. Bournonville va mieux aux danseuses londoniennes que Balanchine.

Marianela Nunez and Nehemiah Kish in Ballo della Regina - Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

Marianela Nunez and Nehemiah Kish in Ballo della Regina – Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

Steven McRae in La Sylphide - Photo Bill Cooper, courtesy of ROH
Steven McRae in La Sylphide – Photo Bill Cooper, courtesy of ROH

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