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Manon à l’Opéra : Albisson-Diop, accord majeur

Manon : Amandine Albisson et Guillaume Diop. Saluts.

Par une curieuse inversion des perceptions, ma seconde représentation de Manon, avec un couple qui ne m’avait pas particulièrement convaincu en 2023, aura répondu à toutes mes attentes.

Les astres semblaient s’être curieusement alignés en cette soirée du 13 octobre. Jeremy-Loup Quer et Camille Bon, des danseurs qui ne me convainquent pas systématiquement, portraituraient Lescaut et la maîtresse de manière assez magistrale.

A l’Acte 1, monsieur Quer est à la fois moelleux et cinglant aussi  bien dans son jeu que dans sa danse, crânement maîtrisée. Il s’accorde avec Camille Bon, elle aussi dans la souplesse de chat et dans l’aguichant chic. Dans sa variation aux ronds de jambes et piqués sur pointes, elle reste toujours dans son personnage. Elle agrémente son final assis sur la chaise d’un petit signe de tête entendu qui passe merveilleusement la rampe.

A l’acte 2, leur duo éméché fait mouche. Quer parvient à rendre ses chûtes différenciées et inattendues et ses portés déséquilibrés alarmants. La pirouette à la seconde « crochet au foi » de Maîtresse-Bon récolte son lot de rire de la part du public.

La distribution des autres rôles secondaires est à l’unisson. A l’acte 1, le chef mendiant de Nicola di Vico ballonne à souhait et accomplit ses tours attitude avec gusto. Chez Madame (Katherine Higgins dont l’approche chic se fissure drolatiquement durant le final aviné de l’acte 2 scène 1), la petite prostituée en travesti d’Hortense Pajtler à le flex et le plié sur pointe flirty. En Monsieur GM, Léo de Busserolles construit un personnage d’aristocrate dévoyé et autoritaire, fétichiste des pieds, toujours menaçant, même dans le badinage et la séduction. Sa future victime, Quer-Lescaut, dépeint à merveille le mélange de déférence et de crainte que lui inspire le personnage. Sa morgue gouailleuse, il la réserve à Des Grieux, notamment dans la scène de la chambre qui clôt l’acte 1.

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Ce qui nous conduit à parler des rôles principaux.

Amandine Albisson est une Manon qui a déjà une routine bien éprouvée avec son maquignon de frère. Elle a par contre une forme de crémeux dans sa danse qui la rend également charmante. Elle incarne donc bien la dualité du personnage créé par l’abbé Prévost.  Sa connexion avec le Des Grieux de Guillaume Diop est évidente cette saison quand les deux danseurs ne se trouvaient pas vraiment encore en 2023 dans ces mêmes rôles.

La vraie bonne surprise vient d’ailleurs de Guillaume Diop qui montre une évidente maturité dans son partenariat et son interprétation. Il parvient à donner à son premier solo de séduction étudiée la véracité du jeune tendron rendu téméraire et entreprenant par amour. Les deux pas de deux Manon-Des Grieux, celui de l’auberge et du verrou ont une fluidité qui crie l’accord sentimental entre les deux  héros. L’entente entre les danseurs est telle que même dans les –petites- erreurs -le porté final du verrou- sont transformées en une ressource expressive supplémentaire : Guillaume Diop rattrape Albisson d’une manière précipitée qui rajoute de l’émotion à la scène finale.

A l’acte 2, Manandine est une courtisane consommée aussi bien dans son entrée, sa variation que son pas des portés avec les gentilshommes. Pendant ce numéro de haute voltige partenariale elle parvient à marquer subtilement sa gêne face aux sollicitations d’attention de son amant de cœur dévasté. Dans la confrontation qui s’ensuit avec lui, la pantomime véhémente d’Albisson désignant sa robe et ses bijoux est limpide : « Tout cela, peux-tu, toi, me l’offrir ? ». Le solo de désespoir de Diop est pourtant poignant avec sa chute sur les genoux et le menton qui pointe vers sa maîtresse, accusateur. Toute cette scène est dramatiquement menée de main de maître par le couple Albisson-Diop. La progression vers les remords de Manon passe parfaitement la rampe. Il en est de même dans le dernier pas de deux de la chambre avec une subtile inversion dans la conduite de l’action. Au début Manon domine des Grieux de tout son charme puis, avec toute la dignité qui lui confère son arabesque pure, Des Grieux-Diop, conduit sa partenaire à rechercher son approbation. La violence abjecte de Monsieur de GM au moment du meurtre de Lescaut vient briser cet accord naissant.

Il faudra attendre l’Acte 3 pour que le subreptice accord du cœur et du destin entre Manon et Des Grieux ait lieu. La descente du bateau d’Albisson est assez magistrale. Les redescentes brusques de pointe de la danseuse parlent d’épuisement physique et moral. Albisson danse avec une forme de pesanteur qui donne l’impression qu’elle est déjà enlisée dans les marais de la scène finale. Alexander Maryanowski est un geôlier froidement élégant qui semble être un avatar de monsieur de GM. La scène du bracelet annonce ainsi déjà le délire final de Manon pendant la scène du Bayou.

Durant cette scène, le pas-de-deux final, entre pyrotechnie et pesanteur de l’épuisement, est saisissant de justesse. Le piqué tombe vertigineux de Manon rattrapée in extremis par Des Grieux donne des frissons. Et que dire du corps désarticulé à la Petrouchka de la mort ? On est ressorti heureux d’avoir assisté à cette représentation à haute teneur émotionnelle.

C’est pour cela qu’après toutes ces années on continue à assister à des représentations d’un même ballet et à en rendre compte. La progression des interprètes sur un ballet, dans un sens ou dans l’autre, est un sujet de fascination sans cesse renouvelée qui justifiera toujours une revoyure. Rendez-vous donc à la prochaine reprise de l’Histoire de Manon à l’Opéra.

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