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Raymonda à l’Opéra : cas d’Ecole

Raymonda. Chorégraphie Rudolf Noureev (1983) d’après Marius Petipa (1898). Musique : Alexandre Glazunov. Ballet de l’Opéra de Paris. Opéra Bastille, le 3 décembre 2019.

On a, une fois encore, assisté à un curieux phénomène ; celui de la résilience d’une compagnie qui, bien que condamnée à n’interpréter les grands classiques du répertoire académique que les rares semaines de quatre jeudi, parvient à donner du naturel à des enchaînements intriqués d’une haute technicité pour le corps de ballet. Qu’importent les habituelles longueurs de la scène d’exposition de l’acte 1 scène 1 et que, vu du haut de la salle, le plateau paraisse un peu vide. Le corps de ballet de l’Opéra, très jeune – la plupart des danseurs ne faisaient pas encore partie des rangs lors de la dernière reprise – commence par interpréter la grande Valse dorée avec précision et entrain. Les groupes fuguent avec naturel et donnent grand espoir pour la Valse fantastique de la scène 2. Et le pari est tenu. C’est avec sérénité que les danseurs égrènent les belles évolutions de la scène du rêve, y compris sa redoutable coda avec sa ronde à double révolution et tours déboulés. Dans l’acte d’Abderam, garçons et filles rendent pleinement justice à la chorégraphie légèrement mécanique et parodique de Noureev sur « la danse des jongleurs » de Glazounov. À l’acte 3, que ce soit pour la Czardas, interprétée avec les bons poids au sol (c’est-à-dire vers le bas) ou le grand pas hongrois, on se sent tout à fait en confiance. Elle est là, … « l’École » (elle aussi régulièrement décriée depuis quelques temps) qui a forgé cette « élégance » si souvent regardée de haut par la critique américaine (car c’est bien connu, il suffit de naître français pour l’avoir de manière innée et sans travail) qui fait son petit miracle. Après dix ans d’éclipse, Raymonda est toujours dans les jambes du ballet de l’Opéra de Paris !

Dorothée Gilbert (Raymonda)

Ces sujets de satisfaction énoncés, force est de reconnaître que la représentation du 3 décembre laissait place à une marge de progression, à commencer par le quatuor d’amis, Clémence-Henriette-Béranger-Bernard. Paul Marque et François Alu ne s’accordent pas vraiment ; ce dernier souffre d’un manque d’arabesque flagrant. Hannah O’Neill ravit la plupart du temps par son naturel et sa prestesse mais Sae Eun Park continue à danser avec la régularité obsédante d’une boîte à musique. De plus, la tenancière du rôle-titre, Dorothée Gilbert, qui avait enchanté nos soirées dans ce même rôle en 2009, a mis du temps à nous convaincre. Au premier acte, elle fait ainsi une première apparition – celle de la cueillette des roses – plus efficace que brillante. Pour sa variation de la Grande valse, elle escamote la difficulté des doubles pirouettes terminées dos à la diagonale en 4e croisée sur pointe pour les remplacer par des pirouettes quatrième classiques. D’autres le font, mais on attend tellement plus de cette ballerine. Dans la Romanesca, le voile de mariée paraît bien court et chiche. C’est peut-être que mademoiselle Gilbert peine à installer une atmosphère. D’ailleurs la salle paraît un peu atone.

Hugo Marchad. Prince charmant (Jean de Brienne)

Et puis « il » paraît et tout semble se transmuer. Avec Hugo Marchand, l’adage devient une authentique rencontre, une promenade-badinage au milieu du parc mille-fleurs échappé de la tapisserie. Marchand a, de surcroît, des sauts aériens aux retombées silencieuses, et un admirable délié du port de tête jusque dans les pirouettes de sa variation (commencée pourtant par une série de tours-attitude perfectible). Mais ce qui marque surtout, c’est cet authentique dialogue intime qui s’installe d’emblée avec Dorothée Gilbert. Du coup, la ballerine semble prendre pleine possession de son propre rôle. Même si elle paraît encore un tantinet trop concentrée sur les développés et les 4eme devant -piqués arabesque du début de sa variation, elle propage sur tout le plateau, par sa jolie série de renversés attitude, une atmosphère élégiaque. Le rôle est enfin trouvé.

À l’acte 2, elle donne toute sa mesure (notamment avec une variation très enlevée et primesautière) en face de l’Abderam de Stéphane Bullion, une autre bonne surprise de cette soirée. La réserve habituelle du danseur, qui a pu parfois nous laisser sur le bord du chemin, fonctionne parfaitement ici. Lors de sa première entrée, à l’acte 1-scène 1, il séduit par sa plastique et son élégance. Son apparition durant la scène du rêve, lorsqu’il laisse tomber la cape pour dévoiler sa musculature, semble le prolongement fantasmé par l’héroïne de cette première apparition. On note alors que ses sbires, plutôt qu’à des Sarrasins, ressemblent aux fiers guerriers magyars qui accompagnaient le roi André de Hongrie durant la fête.

Stéphane Bullion (Abderam).

Durant l’adage de l’acte 2, Bullion déploie toute sa science du partenariat. Il en fait le miroir inversé de la conversation harmonieuse avec Jean de Brienne à l’acte précédent. Les enroulements-déroulements des promenades sur pointe de l’héroïne paraissent toujours inattendues – ne se retrouve-t-elle pas parfois à les faire dos à dos avec son partenaire ? Durant cette entrevue, c’est clairement le guerrier qui mène le jeu et entraîne sa belle sur un terrain glissant. Bullion-Abderam reste, pendant tout l’acte, sous l’égide du « soft power » ; au brillant des sauts et aux attitudes de matamore, il préfère le charme presque insidieux des torsions du corps et de la projection des bras. C’est un reptile qui resserre placidement son emprise. Les danseurs de caractère qu’il mène dans son sillage sont à l’unisson : Marion Barbeau et Axel Magliano en Sarrasins chics, Héloïse Bourdon et Jeremy-Loup Quer, Espagnols à la fois capiteux et distanciés.

Le contraste n’en est que plus saisissant lorsque Jean de Brienne vient à la rescousse. Le combat entre les deux danseurs est intelligemment interprété sur le mode staccato, ce qui n’est hélas pas toujours le cas. Marchand est déterminé. Bullion se bat comme un lion puis s’effondre au sol dans une transe qui n’est pas sans évoquer la mort de l’esclave d’or de Shéhérazade. Lorsqu’il se relève, sa main suppliante tendue vers Gilbert crée un moment de suspension qui est trop souvent perdu dans le foisonnement de la scéno-chorégraphie de Noureev-Georgiadis.

Pour voir Raymonda-Dorothée recréer avec Jean-Hugo les liens tissés durant la valse fantastique, il faudra attendre l’acte 3, la scène finale du deuxième acte avec le pas d’action héroïque réunissant de Jean de Brienne et les amis de Raymonda ayant été, cette fois encore, coupée. On est à l’Opéra de Paris, ou on ne l’est pas…

Heureusement, les deux danseurs sont à leur affaire à l’acte 3. Dans le Grand pas, Marchand fait couler la chorégraphie de sa variation avec un naturel désarmant et Gilbert ne stylise pas outre mesure ses bras, ce qui lui va bien et permet de suggérer une forme de nostalgie des sinuosités de son Abderam. La damoiselle nourrirait-elle encore des regrets? Heureusement le très beau pas de deux final vient lever les doutes. L’intime connexion des deux danseurs est une promesse de vie heureuse à elle toute seule.

Raymonda. Final. Saluts.

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A plot summary for RAYMONDA

Rudolf Nureyev filmed in Raymonda (1984). Screen shot.

RAYMONDA: Choreography by Rudolf Nureyev(1983), inspired by Marius Petipa’s original ballet (1898) Music by Alexander Glazunov Paris, L’Opéra Bastille. In repertory from December 3rd to the 31st, 2019

Way before he actually turned out to be the most celebrated choreographer of the 19th century, Marius Petipa first had to leave his native Marseille and wing it all over Europe as a hired dancer. Then he landed a permanent post in Russia. Once done with the famous trilogy with Tchaikovsky — Sleeping Beauty, The Nutcracker and Swan Lake – Petipa went on to produce full-length ballets where he used a tried and tested formula: an exotic setting (often one he had experienced during his enforced travels, where he had absorbed the local dance forms into his bones); a dramatic love triangle (like most operas, duh); and an acclaimed “dream scene” (which the French call a ballet blanc) where the heroine – the ideal woman — is infinitely refracted by a corps of ballerinas all clad in identical tutus.
In 1961, while on tour in France, the great dancer Rudolf Nureyev defected, choosing the world over Soviet Russia. If he left a few material possessions behind, in his head and body he carried out an overstuffed memory-suitcase of all of Petipa’s evening-length story ballets. Among these jewels that dated back to the Tsarist era, some had been rarely seen abroad, such as…the full-length “Raymonda.”
This story, set during the Crusades, revolves around a French princess who finds herself torn between the love of a dishy Arabo-Mauresque chieftain and that of a “verry parfit gentil knight” [as Chaucer was wont to say] in the service of the King of Hungary. The male characters’ names — Abd-el-Rahman, Jean de Brienne, and André II – are indeed taken from history but lived during different eras, alas. The plot – and the heroine – are pure invention let fly as a pretext for dancing.
While respecting what original choreography had survived, Nureyev would always add one thing to all of his productions: much more dancing for the men than was the norm in Petipa’s time (or even in “the West” of Nureyev’s own lifetime). Here, in particular, he expanded the role of the Saracen chief – more of a standard mime in the original production – into a major protagonist whose slinky moves are clearly more inspired by the modern dance techniques that Nureyev had learned to love than by that “Petipa local color” once so beloved in the 19th century.

ACT ONE : (1 hour 10 minutes)

Versailles. Salles des croisades. Marguerite de France mène les Hongrois à la croisade.

Scene 1: somewhere in Provence, France, early in the 13th century.

An arranged wedding is in preparation. The aging Countess de Doris of Provence, without issue, has betrothed her niece Raymonda to a French knight in the service of André II, King of Hungary. But the Countess gets distracted by her niece’s friends, a jolly quartet of joyous young troubadors: Henriette and Clémence and their boyfriends Bernard and Béranger.
The Countess does a long pantomime, beating her breast. How can these kids be so silly when in fact the town is under siege? Crazed Arabs are pressing against the gates! She mimes the back-story: when the town is in danger a mysterious white lady (look up to the left, the direction towards which she shakes her fists) “always returns from the other world to protect us…unless we have been too frivolous and forgotten our duties.” Our future heroine’s four flirty BFFs are not impressed by all this gloomy karma.
The Countess’s niece, Raymonda, fi-na-lly, appears and proves so light on her feet she can spin while plucking up roses. She is bright and innocent. The King of Hungary hands her a scroll which heralds the imminent return to France one of his knights…and unfurls a tapestry depicting a gorgeous cliché of a prince-handsome. Raymonda is suitably delighted by this manly mirage that her aunt and the king have chosen for her.
The Countess dances, as do Raymonda’s four friends. Everything is perfect but suddenly…
Abderam, the Saracen (i.e. Arab) chieftain, the one who has been besieging the city, bursts in. Offering jewels and slaves and –ooh-la-la!– even himself, he throws all that he has at the feet of the astounded Raymonda.

Versailles. Salles des croisades. Rencontre de Richard Coeur de Lion et de Philippe Auguste. Détail.

Scene 2: The dream.

Raymonda, picking at her lute, is now perplexed. Her four friends dance about and hope to distract her. Hoping to distract them, she dances with her wedding veil, but she would rather be left alone.
Exhausted by this emotionally demanding day, Raymonda definitely needs to take a nap. But instead of really checking out she starts to dream of:
The White Lady, who points to the tapestry and suddenly HE appears:
Jean de Brienne, a knight in shining armor all dressed in white, who descends from the tapestry and –literally—sweeps her off her feet. He is truly the man of her dreams. Or so she thinks.
Her friends reappear, now dressed in silvery costumes, and a swarm of dancers dressed in black and white dance an incredibly complicated fugue: this is the Valse fantastique. This interlude proves one of Nureyev’s most complex, inventive, and exhilarating additions to the beautiful repertoire of the corps de ballet.
Henriette, Clémence, Jean de Brienne and Raymonda each dance in turn.
To her shock, Raymonda’s dream lover morphs back into the smoldering Abderam.
Awakened by her friends, Raymonda realizes that she is torn between two utterly opposite dreamboats.

INTERMISSION (20 minutes)

ACT TWO: (40 minutes)

Versailles. Salle de Croisades

Abderam, willing to offer peace in return for the hand of Raymonda, pulls out all the stops: a fabulous tent, wild and exotic entertainment, his body and soul…anything her heart could desire. But Raymonda, albeit quite titillated, persists in remaining demurely unmoved.
Completely frustrated and bursting with desire, Abderam decides to kidnap the reluctant maiden. Then all of a sudden, who should appear in the flesh but the real Jean de Brienne, replete with gleaming white tights, freshly back from the Crusades! The two men duel…a joust is followed by a swordfight. Guess who loses?

INTERMISSION (20 minutes)

ACT THREE : (35 minutes)

Appartement de Noureev à Paris. Quai Voltaire.

The Wedding Festivities:

Here the ballet reaches its climax by being reduced to essential shapes and patterns. A Hungarian czardas, led by the Countess and the King, is followed by delicately different and difficult variations: solos, a chorale for four men, a love duet, group dances. The highlight is an atmospheric solo for Raymonda [her seventh!] — the music’s essence consists of a trilling piano backed by a few plucked strings—an orchestration so pared down that the score was deemed shockingly modern in 1898. Dripping with weighty jewels and clapping her hands together with newfound authority, this princess-bride is certainly ready to become a queen.

As the ballet roars to its end, you may yearn to hoist your gilded chalice aloft and drink to the health of the adorable couple. [Unless you find yourself regretting – as I often do – that no one thought to invite Abderam to the party].

Rudolf Noureev avec Michelle Phillips dans « Valentino »,  film de Ken Russell

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