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Vidéos commentées : Notre Dame de Paris de Roland Petit

Affiche pour le ballet Notre Dame de Paris

Notre Dame de Paris a marqué en 1965 le grand retour de Roland Petit dans la compagnie qui l’avait formée. Il l’avait quittée en 1945 pour suivre sa propre voie après avoir créé Les Forains sous les auspices de Jean Cocteau et Boris Kochno. A cette date, le jeune loup est devenu un chorégraphe reconnu qui a déjà touché à tout, du ballet au Music-Hall en passant par Hollywood. Dans Notre Dame de Paris, qu’il chorégraphie tout en s’attribuant le rôle principal masculin, on retrouve donc des constantes, voire des redites, de son style magnifiées par une inspiration à son pic.

Une vidéo ne suffisant pas à embrasser les richesses de ce ballet, on en a donc sélectionné deux.

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Vidéo 1 : La Fête des Fous. Ballet de l’Opéra de Paris (circa 2021).

La scène d’ouverture, la Fête des fous ici dans une captation récente du ballet de l’Opéra de Paris, nous montre Petit dans son rapport aux productions de spectacle ainsi que dans son traitement du corps de ballet.

Depuis ses débuts, Roland Petit avait su préparer son succès par le choix éclairé de collaborateurs talentueux, qu’ils soient déjà reconnus ou alors prometteurs. Pour Notre Dame, la musique était de Maurice Jarre, un compositeur célèbre qui avait créé pour les pièces du TNP de Jean Villar et qui écrivait des musiques de film pour Hollywood. Si l’on en croit Roland Petit, qui aimait à romancer sa biographie, la partition aurait été créée « par téléphone », Jarre travaillant pour une superproduction américaine (Docteur Jivago de David Lean sortit en salle la même année). La scène d’ouverture montre une partition qui évite le pastiche de la musique médiévale tout en l’évoquant par l’usage des percussions et des cloches. Les chœurs enregistrés, quant à eux, nous ramènent à un univers religieux intemporel.

Pour les décors, Petit a fait appel à … un cinéaste : René Allio. Un imposant podium terminé par des marches est illuminé par un immense cyclo-toile de fond qui reproduit un lavis de Victor Hugo évoquant le Paris médiéval. Cette toile unique, prenant des teintes différentes selon les épisodes du drame semble faire participer la ville entière à l’action. La cathédrale-vitrail qui descend du ciel alors que le corps de ballet s’est mis en mouvement (à 20 secondes), est un immense triptyque en grisaille.

C’est que la couleur est apportée par les costumes d’Yves Saint Laurent. Le jeune créateur de mode, qui dès l’enfance avait été fasciné par la Carmen de Roland Petit (et les costumes de Christian Bérard), sature l’espace de couleurs éclatantes qui se catapultent hardiment jusque sur un même danseur (particulièrement les garçons qui portent pourpoints et collants : des jaunes, des violets, des oranges et des bleus). Les filles sont habillées de tuniques courtes dans la veine du « petit pull noir » que Saint Laurent avait inventé peu de temps auparavant sur Zizi Jeanmaire pour la revue de L’Alhambra. Comme la musique de Jarre ou les décors d’Allio, la période médiévale n’est pas pastichée mais évoquée, un simple laçage rappelant les chemises de chanvre « moyenâgeuses ». En revanche, pour pop qu’elles soient, les couleurs franches nous rappellent qu’au Moyen-âge, chaque région avait sa teinte en fonction des plantes tinctoriales disponibles. Ce mélange est en soi un commentaire sur l’aspect cosmopolite du peuple parisien.

A travers la mise en scène, Petit, qui n’aimait pas à se mettre dans la lignée de ses maîtres, montre son étroite filiation avec le modèle érigé par les Ballets russes de Serge de Diaghilev, celui des ballets œuvres d’art totale aux productions indissociables de la danse. Il se montre aussi l’héritier de Serge Lifar, qui, pendant la formation de Petit à l’école de Danse, avait apporté l’esprit avant garde des Ballet Russe dans la Maison et ouvert une classe d’adage.

Chorégraphiquement parlant, Petit n’est pas non plus si éloigné de certaines créations de Lifar. Sa chorégraphie à la serpe, traitée par masse, n’est pas sans rappeler les évolutions des corps de ballet d’Icare ou de Phèdre. Les poses sont angulaires : bras à l’équerre, pieds flèxes et jambes parallèles. Les secousses des mains-tambourins, leitmotiv du ballet, les sautillés nerveux à la seconde, les courses sur place (à 1mn) sont diablement efficaces. La chorégraphie est certes basique (et sans doute un peu répétitive pour les danseurs), mais le traitement des groupes est admirable. C’est une véritable folie organisée. La hiérarchie traditionnelle du corps de ballet est tout de même respectée. Deux demi-solistes dans un groupe de 5 garçons exécutent des prouesses pyrotechniques simples mais roboratives –principalement des séries de doubles tours en l’air- (à 1 mn 09 puis à 2mn). Ces deux moments encadrent une formation en ronde (à 1 minute 52) où le corps de ballet, saturé de couleur par les costumes de Saint Laurent, se mue soudain en rosace médiévale éclatante, celle de la façade de la cathédrale.

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Vidéo 2 : Scène et pas de 2. Acte 2. Cyril Atanassoff (Quasimodo) et Sylvie Guillem (Esmeralda). 1988.

Le deuxième extrait est une archive connue mais néanmoins incontournable. En 1988, Cyril Atanassoff qui avait été le créateur de Frollo en 1965, dansait pour un gala la scène 1 de l’acte 2 avec la toute jeune étoile Sylvie Guillem. L’extrait accole la variation d’ouverture de Quasimodo (du début à 2 mn 45) au pas de deux avec Esmeralda. (de 2mn 50 à 11mn).

En dépit de l’absence de l’impressionnant décor de la tour, avec sa charpente et ses deux cloches bringuebalantes, l’effet est néanmoins saisissant. Roland Petit n’avait pas voulu de prosthétiques pour dépeindre son bossu. L’épaule droite levée vers laquelle penche la tête, la marche courbée sur jambe pliée, Quasimodo doit cependant aligner des difficultés techniques de jeune premier (les doubles tours en l’air à ou encore les sauts seconde de face). La difficulté consiste à ne pas focaliser sur l’angularité des positions, ce qui figerait le personnage, et d’en garder l’aspect félin. Cyril Atanassoff, qui dut également tirer des enseignements de son travail avec l’autre chorégraphe contemporain lié à la maison dont il était un danseur fétiche, Maurice Béjart (que Petit abhorrait), est parfaitement à son aise dans cet exercice périlleux. Les tressautements nerveux du personnage sont poignants (1mn 03 à 1mn 20). Il parvient, même sans les décors, à faire comprendre qu’il actionne les cloches et s’accrochant à elles (1mn50 à 2mn) ou en tirant des cordes invisibles.

Arrive alors le pas de deux (à 2mn 57 et jusqu’à la fin). Celui-ci est absolument typique de Roland Petit qui n’hésitait pas à recycler ce qu’il savait être ses plus grands succès. Avec Quasimodo-Esmeralda, on oscille donc entre Carmen (principalement le pas de deux de la chambre) et Le Loup (où Petit avait déjà exploré le contraste entre féminité et bestialité et dont il interprétait aussi le rôle-titre).

La structure alterne ainsi les moments plus  théâtraux, où la danse n’est jamais loin, aux parties plus dansées, jamais exemptes de drame. Dans les parties « théâtrales », il faut compter l’entrée avec les mains tambourins (de 3 mn à 4 mn 15), Esmeralda tentant de redresser l’épaule de son ami difforme (de 5 mn 50 à 6 mn20), le moment où Quasimodo exalté, pour son plus grand désespoir, effraye,  la gitane (8 mn 21), et pour finir le rattrapage par la difformité (à 8 mn 55).

Les parties plus chorégraphiées au sens classique du terme sont un challenge pour la ballerine parce qu’il lui faut lutter contre les réminiscences des personnages de dominatrix qu’affectionnait le chorégraphe. Dans le premier duo (4 mn 45-5 mn 45), les piétinés nerveux d’Esmeralda et la section de la marche avec développés en quatrième devant pour le couple (repris à 10 mn 40) sont dans la droite lignée du pas de deux antagoniste de la chambre de Carmen. Une diagonale de petits sauts à la seconde exécutés par Esmeralda de dos en reculant (à 7 mn 15) nous tire vers la confrontation finale dans l’arène. Comme dans le pas de deux de la chambre, il y a aussi une variation, certes subreptice, où la ballerine semble se muer en tentatrice (à 6mn 50).

La jeune Sylvie Guillem (23 ans à l’époque), incroyablement mature artistiquement, parvient à garder son personnage sur le fil. Ses célèbres levés de jambes, tellement imités depuis maintenant quatre décennies, ne sont jamais agressifs ou putassiers. Elle travaille les contrastes entre les tacquetés énergiques propres à Roland Petit (la femme attirante) et les suspendus des équilibres (l’idéal féminin) dans les tours piqués en développé arabesque (à 9 mn 25). La scène montre donc bien un joute presque amoureuse entre deux êtres que le physique sépare mais qui se rencontrent sur le terrain du cœur.

La connexion entre les deux artistes de génération différentes qui culmine avec le final des promenades et de la berceuse, rend sans doute un peu vain ce découpage analytique de la chorégraphie tant leur pas de deux lie tous ces éléments en une entité organique où tout découle du pas précédent.

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Il était cependant important de montrer comment un grand chorégraphe, dans toute la force de son inspiration, pouvait se piller lui-même tout en créant néanmoins quelque chose d’unique. Car tel Giselle, au départ l’addition opportuniste de plusieurs formules éprouvées est devenu chef d’œuvre du ballet romantique, Notre Dame de Paris est en soi un chef d’œuvre du ballet narratif du XXe siècle.

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Notre Dame de Paris : furieusement

Bastille

Notre Dame de Paris. Chorégraphie : Roland Petit. Représentation du 5 juillet 2014. Matinée.

Furieusement années soixante est certainement un qualificatif pertinent pour qui cherche à définir Notre Dame de Paris de Roland Petit. Comment pourrait-il en être autrement ? Yves Saint-Laurent, dont c’était la première collaboration pour le ballet, à recyclé pour Phébus sa célèbre petite robe Mondrian de la collection 63 et multiplié les teintes acidulées. La cathédrale-vitrail qui tombe des cintres dès l’ouverture (René Allio) a un graphisme qui rappelle les créations monochromes de Bernard Buffet. La musique de Maurice Jarre quant-à-elle reste résolument harmonique mais s’offre le luxe de flirter quand même avec les tonalités de la Messe pour le temps présent de Pierre Henry.

Ce qualificatif ne suffira pourtant pas. Car en dépit de ses tuniques hyper courtes, de ses perruques hirsutes, Notre Dame de Paris est une très juste évocation du Moyen-âge. Les couleurs tranchées des costumes évoquent les teintes végétales des teintures issues d’un temps où chaque habitant d’une région portait sur soi la couleur des fleurs de ses champs. Les couleurs qui s’entrechoquent et étincellent recréent les bigarrures des façades peintes des églises ainsi que l’éblouissante beauté des verrières gothiques (pendant la fête des fous, le corps de ballet s’assemble en deux rondes concentriques qui matérialisent une rosace de vitrail). L’orchestration de Maurice Jarre évite le pastiche mais fait la part belle aux percussions et aux cloches et aux chœurs, base de la musique médiévale.

P1070714L’hommage au Moyen-âge n’est néanmoins pas la seule facette de l’œuvre de Roland Petit. Les références à l’œuvre éponyme de Victor Hugo fourmillent aussi bien dans le décor que dans la chorégraphie. Le plancher surélevé crevé de très contemporaines ouvertures géométriques fait résonner les mots d’Hugo au livre III, chapitre 2 de son roman, lorsqu’il évoque l’aspect compact des bâtiments de la cité médiévale, comme lovés autour de la cathédrale. Le décor de fond est d’ailleurs une copie d’un lavis d’Hugo lui-même. A l’instar des descriptions du poète, le corps de ballet est traité par Petit comme une masse vibrante et fourmillante aux sentiments changeants (la même foule qui sacre Quasimodo roi des fous assiste avide à son supplice ou encore à celui d’Esméralda dont elle avait célébré pourtant le sauvetage à la fin de l’acte 1). On plaint les danseurs parce que le répertoire de pas est rabougri et somme toute limité… Mais, à la réflexion, on n’en voudrait pas d’autres. La cour des miracles est sans aucun doute un pensum à danser mais on reste fasciné par ces associations bizarres de corps qui évoquent les culs de jatte ou les monstres de foire en se traînant par terre.

Et puis enfin, Notre Dame de Paris est furieusement un ballet de Roland Petit. La césure du travail corps de ballet (traité en masse) et des solistes (travaillé dans la ciselure) est déjà une caractéristique reconnaissable. Mais il y en a bien d’autres : les mouvements outrés jusqu’au ridicule pour singer les fausses séductions (de la foi dans la variation de Frollo ou de l’amour pour les prostituées de la taverne), l’usage d’une héroïne aux adducteurs de fer (Esméralda, « l’égyptienne » d’Hugo, avance en hiéroglyphe en resserrant son fendu plié en quatrième dans une parfaite cinquième position), le recentrement de l’action autour de ses protagonistes absolument indispensables, enfin.

L’un des grands sujets de satisfaction de cette matinée du 5 juillet aura justement été la pertinence du quatuor Esméralda-Frollo-Phébus-Quasimodo. Audric Bezard trouve en Frollo un rôle qui lui convient bien. Il est servi par de très beaux jetés aussi bien en quatrième qu’à la seconde qui, plus qu’à un prêtre, le font ressembler à une sorte d’archange maléfique. En face de lui, Florian Magnenet est un Phébus juste ce qu’il faut falot. Son casque de cheveux dorés qui a pu choquer certains semble être la marque de sa veulerie. Alice Renavand quant à elle a su donner une sensualité palpable à son Esmeralda. On est loin du style quasi abstrait de Guillem à la fin des années 80 ou du second degré chic de Guerin ou de Pietragalla à la fin des 90. Alice Renavand danse la séduction au premier degré et cela lui va bien. Son Esmeralda se joue des tempi et attire l’attention sur certaines poses caractéristiques, en les arrêtant net après une accélération soudaine du mouvement. Elle n’est pas à proprement parler aguicheuse, elle est juste vibrante ; et on comprend alors pourquoi elle attire les trois protagonistes principaux.

Dans Quasimodo, le dernier (ou le premier, c’est selon) des prisonniers de la belle égyptienne, Stéphane Bullion étonne. Il semble en effet que ce danseur a un talent particulier pour portraiturer des personnages humiliés par la société. Son Quasimodo était absolument juste dans la technique et touchant. Dès la première scène, on pouvait sentir à la fois sa douleur et sa honte d’être réduit à l’état d’une araignée boitillante et sa défiance à l’égard du peuple bigarré qui le sacrait roi des fous. Sa danse faisait écho au curieux ton mineur, presque faux, de sa variation. Ses interactions avec Esméralda étaient toujours empreintes d’une infinie douceur : durant la scène des fous, où sa grande taille faisait de lui un vrai rempart humain contre la marée rouge du corps de ballet et surtout lors du pas de deux du deuxième acte où son désespoir était palpable lorsque la belle lui reprochait d’avoir trop serré son poignet (Il se recroqueville en fourrageant dans sa tignasse avec ses mains). Son mouvement de balancier à la fin du pas de deux était également bouleversant de justesse. Alice-Esméralda semblait être dans un véritable berceau. C’est ce même sens du timing que l’on retrouvait lorsqu’il balançait telle une cloche son corps supplicié à la fin du ballet.

Toutes ces admirables trouvailles de Roland Petit ont été assimilées et retranscrites dans sa chair par Stéphane Bullion. On s’en réjouit tout en ayant la larme à l’œil. Furieusement émouvant.

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