Archives quotidiennes : 24 juillet 2026

La Bayadère (Park-Marque) : lâcher-prise

Vient-on à une soirée pour les bonnes raisons lorsqu’on s’y rend pour voir les rôles secondaires ? Sans doute pas. On s’expose à l’ennui pendant les scènes essentielles du ballet et peut-être, cela arrive, à la déception face aux prestations des seconds couteaux qu’on était venu admirer.

En cette soirée du 6 juillet, la déception aura été du côté de l’Idole dorée de Lorenzo Lelli. En dépit de ses évidentes qualités, notamment saltatoires, le jeune danseur a cochonné la plupart de ses réceptions à genoux. Surtout, on a fini par être agacé par la préciosité de ces idoles 2026. La variation, créée sur lui-même dans les année 30 par l’Homo Sovieticus par excellence, Vaktang Tchaboukiani, devrait être une démonstration de puissance et non une danse des doigts. Jadis, Emmanuel Thibaut avait rompu avec la tradition héroïque pour mettre en valeur ses propres qualités, allant jusqu’à porter des extensions de digitales et une peinture dorée opaque. L’approche était fascinante parce que c’était Emmanuel Thibaut et sa technique immaculée qui l’animaient. A ce jour, personne, pas même monsieur Lelli, n’a encore approché ce niveau.

Lorenzo Lelli (Idole dorée).

Pour le positif, on a néanmoins pu admirer le Fakir de Chun-Wing Lam, sur le fil, avec une forme de gestuelle restreinte et juste et une danse à la fois ciselée et énergique : pas de danse des poignards embarrassante en vue avec ce danseur. Lam trouve l’équilibre entre le classicisme et la couleur locale inhérente à ce ballet. On regrettera assurément la saison prochaine ce jeune danseur qui a drastiquement  et courageusement réorienté sa carrière …

Chun-Wing Lam (le Fakir)

Et puis il y a la Gamzatti d’Inès McIntosh. Dramatiquement, la danseuse maîtrise à merveille son texte : princesse qui apprécie son lot, elle lance un regard plein d’expectations vers le portrait de Solor puis marque son approbation avant de laisser poindre sa jubilation. Le choix de haut profil de son père pour ses noces confirme le statut qu’elle tient dans son cœur et dans sa cour. Fabien Révillion donne d’ailleurs du Rajah une interprétation originale, celle d’un homme aimant et aimable complètement dévoué à sa fille. Lorsque Solor se fige à l’annonce de ses desseins matrimoniaux, Révillion semble occulter l’épisode, tant il est enthousiasmé par son idée d’alliance. Sa colère face aux révélations du Grand Brahmane passe par différents stades très lisibles : incrédulité d’abord puis déception, et enfin colère.

Gamzatti-Inès fonctionne sur le même registre dramatique : durant la scène de rivalité, elle sait à la fois monter tristesse puis détermination. Elle ralentit certains gestes pantomimes, les rendant visibles sans avoir besoin de les figer en pose. Elle se révèle enfin implacable dans sa ire et son désir de vengeance. La danse est dans la droite lignée de ce jeu : nette, élégante et précise dans la variation, une authentique princesse, et impériale enfin dans la coda avec une série de fouettés de haute volée.

Inès McIntosh et Paul Marque (Gamzatti et Solor).

Une telle interprétation de ce rôle secondaire essentiel du répertoire aurait pu suffire à justifier cette énième Bayadère. Mais une surprise nous attendait pourtant.

On n’a, c’est le moins que l’on puisse dire, pas été des amateurs de la première heure de Sae Eun Park ni même de Paul Marque. Depuis quelques saisons cependant, chacun de ces danseurs a su nous toucher individuellement. Sae Eun Park s’est notamment révélée dans le rôle-titre de Giselle aux côtés de Germain Louvet et Paul Marque a déployé un charme dévastateur dans l’Aminta de Sylvia. Pourtant, le couple Park Marque nous a toujours laissé sur le bas-côté de la route. Les deux danseurs ont longtemps été frappés du syndrome du bon élève. Très souvent associés, ils ont formé un binôme efficace, précis, pertinent et, pour toutes ces bonnes raisons assemblées, peu excitant.

Pourtant, en ce soir du 6 juillet, quelque chose de nouveau a émergé. Sae Eun Park commence par interpréter une belle flute serpentine, même si le visage reste un peu fermé, tandis que Marque, qui a fait une belle entrée en grands jetés et discuté de manière animée avec le Fakir, s’enflamme littéralement à  la vue de sa Nikiya. Le premier pas de deux, sans être éminemment personnel, a cependant une fluidité et une vitalité qui nous permet de rentrer dans l’histoire.

A l’acte deux, Sae Eun Park émeut dans la robe orange. Ses arabesques suspendues sont dans l’aspiration et ses prières moelleuses parlent d’abandon du coeur. Dans ce moment difficile pour le danseur principal, Paul Marque, qui a auparavant accompli un grand pas quasi parfait (les pirouettes en dedans finies arabesque sont encore un peu pressées) aux côtés d’Inès McIntosh, marque très bien le contraste entre les moments de désir nostalgique et la dissimulation presque veule. Park porte la confrontation finale avec véhémence et rend glaçante la jubilation vengeresse de Gamzatti, protégée par un père aveuglément aimant. La course désespérée de Marque vers son amante assassinée termine l’acte sur une note tragique.

A ce stade, la soirée bien amorcée pouvait encore rester à l’état de promesse non tenue car les actes blancs de Sae Eun Park demeurent aujourd’hui encore des points d’achoppement chez la danseuse. Elle a en effet tendance à les cantonner dans une perfection formelle un tantinet « clinique ». Mais après une scène du narguilé intense et urgente de la part de Paul Marque et une belle descente des ombres suspendue et poétique par le corps de ballet, Nikiya-Park apparait avec un haut de corps toujours en mouvement et des inflexions de cou qui font osciller la tête comme une corole de fleur sous la brise. Ses ports de bras « viens me rejoindre » à la fin de la première rencontre sont de vrais appels et l’on peut ensuite se laisser porter par un couple qui allie sa coordination habituelle avec un lâcher-prise qui permet la vision élégiaque. Enfin ! Après toutes ces années…

On est ressorti heureux de pouvoir envisager de prochaines soirées Park-Marque avec plus d’expectations positives que jadis. Mais Paul Marque vient d’annoncer qu’il allait à découverte d’autres horizons la saison prochaine. Il faudra donc patienter pour voir si le miracle d’un soir est amené à se reproduire.

Quoi qu’il en soit, il s’agissait d’une bien jolie fin de saison pour votre serviteur.

Paul Marque et Sae Eun Park (Solor et Nikiya).

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