Archives quotidiennes : 14 mars 2013

The Metamorphosis : mutation chorégraphique…

P1030318C’était le coup de poing de la rentrée 2011-2012. Arthur Pita proposait dans la petite salle expérimentale du Royal Opera House – le studio Linbury – une adaptation de La Métamorphose dont on était ressorti à la fois groggy et conquis. On le reprend cette année et on ne peut qu’engager quiconque passerait à proximité du Royal Opera House d’aller découvrir cette fascinante expérimentation chorégraphique.

La nouvelle de Kafka, dans laquelle Gregor Samsa se réveille un matin transformé en insecte, peut recevoir des dizaines d’interprétations. Le chorégraphe d’origine portugaise en donne une adaptation qui exploite admirablement les ressources du théâtre et de la danse.

Dans un espace figurant schématiquement un appartement aseptisé échoué au milieu du public (le Linbury a, pour l’occasion, des gradins des deux côtés de la scène), une famille proprette regarde, à la désuète télévision noir et blanc, un documentaire en russe sur la métamorphose des insectes. Dans la pièce voisine, marquée simplement par un vide symbolique entre les deux parties du plateau, gît plus qu’il ne dort Gregor. Après trois « journées » monotones et monochromes, scandées par le réveil-matin, le sifflet du train et le boniment de la vendeuse ambulante, pendant lesquelles Gregor répète le même trajet sans passion et sans joie, comme absent à lui-même, sa propre métamorphose intervient, brutale et sans rémission.

Le bas du dos comme épinglé à son lit, les membres grotesquement tendus en l’air, les extrémités animées d’un perpetuum mobile obscène et écœurant, une substance noire à la fois visqueuse, collante et glissante s’échappant de sa bouche, l’épatant Edward Watson commence un long calvaire chorégraphique qu’on espère moins éprouvant physiquement pour lui qu’il n’y paraît aux yeux du spectateur médusé.

Pendant près d’une heure, même lorsque les éclairages se focalisent sur la pièce voisine où le reste de la famille (le père, la mère et la petite sœur) tente désespérément de s’accrocher à la normalité, Edward Watson, dont seuls les yeux clairs et suppliants restent terriblement humains, se contorsionne, toujours plus déformé – bras entourant les mollets, tête révulsée par-dessus l’épaule, avançant sur son côté, ou encore avec son dos, toujours animé par cet obsédant gargouillis des doigts de pieds… La chorégraphie ne verse cependant pas dans la surenchère et n’exploite jamais gratuitement l’hyper-laxité de Watson. Bien au contraire. La transformation est inexpliquée. Elle est admirablement montrée. Sa signification reste ouverte. Pita laisse prise à la une foison de pistes : le cauchemar, la métaphore, la blague. La création sonore, mi-musicale, mi-mécanique, participe du drame, sans craindre le climax porteur de malaise.

Les réactions de sa famille, loin d’être négligées, sont également habilement articulées en une succession de confrontations avec l’homme métamorphosé. Elles parcourent un vaste spectre qui va de l’acceptation à l’exaspération, puis au rejet et à l’oubli. Grete (à la création la talentueuse Laura Day, alors en dernière année d’apprentissage à la Royal Ballet School) reconnaît son frère pour sien – c’est elle qui le nourrit au début –, mais c’est pour s’en détacher radicalement par la suite (dans la nouvelle, c’est elle qui propose de se débarrasser de Gregor). La femme de ménage, qui n’éprouve qu’horreur pour l’homme-insecte à l’origine, parcourt le chemin inverse. Le geste qu’elle fait – ouvrir la fenêtre pour que Gregor puisse disparaître – est empreint de compassion. Doit-on tirer une conclusion du fait que c’est le seul personnage du spectacle qui n’ait jamais esquissé un pas de danse?

Arthur Pita met son originalité créatrice au service du drame. C’est, sans conteste, un talent à suivre et Ed. Watson est décidément un fascinant interprète. 

Edward Watson dans Metamorphosis. Photo Tristram Kenton, courtesy of ROH

Edward Watson dans Metamorphosis. Photo Tristram Kenton, courtesy of ROH

The Metamorphosis 16–23 mars 2013, Linbury Studio Theatre

Chorégraphie/Mise en scène : Arthur Pita

Musique composée et interprétée par Frank Moon (guitare, oud, violon, tamtam, voix), Décors: Simon Daw, Lumières : Guy Hoare.

Avec Edward Watson (Gregor Samsa)

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Wheeldon : Alice! Oh Merveille!!

Alice : Sarah Lamb. Photographie Johan Persson. Courtesy of ROH

Alice : Sarah Lamb. Photographie Johan Persson. Courtesy of ROH

Alice’s Adventures in Wonderland

Reprise du Royal Ballet (Londres) du 15 mars au 13 avril.

Créé au printemps 2011, et repris depuis chaque saison, Alice’s Adventures in Wonderland fait encore un petit tour de piste au Royal Opera House à compter du 15 mars. La commande d’un ballet narratif était un gros pari pour la compagnie, dont la dernière création d’envergure similaire – le Prince des Pagodes – datait de 1989. Sa réussite tient à une collaboration exemplaire entre les différents pupitres créatifs : Christopher Wheeldon pour la chorégraphie, Joby Talbot pour la musique, Nicolas Wright pour le livret, Bob Crowley pour les décors, Natasha Katz pour les lumières, ainsi que John Driscoll et Gemma Carrington pour les projections vidéo.

Alice : Sarah Lamb & Federico Bonelli. Photographie Johan Persson. Courtesy of ROH

Alice : Sarah Lamb & Federico Bonelli. Photographie Johan Persson. Courtesy of ROH

Le récit des aventures d’Alice est doublement enchâssé : dans l’espace (Oxford et le pays des Merveilles), et dans le temps (le passé victorien et le présent en jeans). En trois actes (deux à l’origine, mais la structure a été retravaillée en 2012), nous passons d’une réception familiale collet-monté au centre de la terre via à la poursuite d’un lapin blanc, et accompagnons Alice dans toutes ses pérégrinations : les multiples transformations physiques, la rencontre avec de multiples personnages extravagants – dont le chat du Cheshire, un chapelier fou, une théière et une chenille –, la confrontation avec une Reine de cœur impayable et impitoyable, flanquée d’une cour de jeu de cartes… Les inventions visuelles foisonnent et – il fallait bien glisser du sentimental dans les pas de deux – Alice a une charmante aventure avec Jack le jardinier, qui deviendra, au pays des Merveilles, son Valet de cœur.   Wheeldon a fait de chaque échange entre Alice et Jack une exquise câlinerie chorégraphique – et il a même rajouté un pas de deux dans la version révisée.

Alice, photographie de Johan Persson. Courtesy of ROH

Alice, photographie de Johan Persson. Courtesy of ROH

Mais il n’y a pas que de l’amourette dans Alice : nous assistons à ce que les spectateurs du XIXe siècle appelaient un ballet-féérie, et semblons toucher du doigt l’esprit dans lequel avait été créé un Casse-Noisette. La synthèse entre les arts est portée à son comble dans la scène du jeu de croquet. Les flamands-roses font office de maillets : les volatiles sont figurés par de longilignes danseuses portant un gant en forme de tête d’oiseau, qui exécutent une chorégraphie sinueuse tandis que les participants au jeu royal actionnent, de la manière la plus loufoque, des peluches au cou articulé. La chorégraphie mélange dans le même temps les références balanchiniennes (les jardiniers commis à la peinture en blanc des roses rouges, qui se transforment en muses d’Apollon musagète au bord de la crise de nerfs) aux citations déjantées de Petipa. L’adage aux tartelettes pour la reine de cœur est une superbe et hilarante variation sur le thème de la Belle au bois dormant, à la fois sur le plan chorégraphique et musical. Pour la scène de la fuite, après que le corps de ballet de cartes aux amusants tutus découpés aux quatre couleurs s’est effondré comme une rangée de dominos, la musique (à grand renfort de percussions) et les projectionnistes (via un obsédant défilement des cartes) prennent le relais de la narration.

On ne saurait résolument recommander une distribution plutôt qu’une autre : toutes les Alice (Sarah Lamb, Yuhui Choe, Beatriz Stix-Brunell, Lauren Cuthbertson) et tous les Jack (Federico Bonelli, Nehemiah Kish, Rupert Pennefather) sont a priori charmants et adéquats au rôle. Et on ne sait pas trop qui, de Zenaida Yanowksy, Itziar Mendizabal ou Laura Morera, est la plus tordante en Reine de cœur.

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