Archives de Catégorie: Ici Londres!

Les Balletonautes vont à Londres et vous en parlent. Destination privilégiée: le Royal Opera House.

Romeo & Juliet : triomphe de la maturité?

ROH. Soirée du samedi. 24 mars (Leanne Benjamin-Edward Watson).

Parfois il faut savoir prendre des risques. Tout d’abord, passer d’Alice en matinée à Romeo & Juliet pouvait paraître un peu vertigineux. Mais n’avais-je pas déjà passé tout le spectacle à flirter avec le vertige et les changements d’échelle ? En fait et surtout, le fait de  confronter une nouvelle distribution au souvenir encore vivace du couple Cojocaru-Kobborg m’inquiétait le plus.

Samedi soir, le couple des amants tragiques était incarné par Leanne Benjamin et Edward Watson. Les rapports se devaient donc d’être chamboulés et les deux danseurs l’ont fait avec succès. Leanne Benjamin, au très sûr métier, évite l’écueil qui consisterait à essayer d’avoir l’air d’avoir quinze ans. Dès le début, elle a l’air d’être mure pour rencontrer l’homme de sa vie et ce n’est certainement pas ce Pâris que lui présentent ses parents. En même temps, dans cette première scène de la chambre,  Juliette reste indécise. Elle ne connaît pas encore Roméo. Tout change lors de la scène du bal. Dès qu’elle voit l’âme sœur apparaître au milieu d’un groupe de jeunes fille qu’elle accompagne de son luth, elle semble intuitivement découvrir tout un monde de duplicité féminine qu’elle va employer afin d’échapper aux griffes du mariage de convention auquel elle est promise. Il faut dire que Roméo, c’est Ed Watson avec ses longues lignes et son air fiévreux. Toutes les rencontres de ce couple seront désormais des corps à corps à la fois intenses et sereins. Leur amour fait d’eux les seuls adultes de ce monde où même les plus âgés semblent manquer de maturité. Lady Capulet (Genesia Rosato) nourrit trop d’amour pour son neveu Tybalt, le très charmeur Gary Avis. Celui-ci, bien loin des diables rugissants qu’on nous sert trop souvent, n’assassine pas Mercutio (excellent Brian Maloney, très convaincant dans sa scène de mort où il maudit les deux familles responsables de son funeste destin) ; il le transperce par accident et semble sincèrement le regretter. C’est Roméo qu’il voulait. Savait-il seulement pourquoi ? Même lord Capulet incarné par un très sobre William Tuckett fait preuve d’inconséquence, jouant l’inflexibilité devant sa fille éplorée mais s’effondrant comme un enfant qui a cassé son jouet favori quand il réalise qu’elle a mis fin à ses jours.

Et dans ce monde d’enfant, le couple formé par Roméo et Juliette tente de trouver sa voie. Un  moment m’a particulièrement marqué. Lors de la scène de la chambre, au moment des adieux, Juliette s’oublie et commence à couvrir de baisers, d’une manière désordonnée, le visage de Roméo. Ed Watson, désapprouvant cet enfantillage, secoue énergiquement les épaules de Leanne, la regarde et l’embrasse longuement, comme un mari.

Ce couple, dans un tout autre contexte, se serait installé et aurait eu des enfants… Et on s’est pris à espérer la victoire des amants de Vérone dans sa course contre la montre avec la mort. Espoirs déçus…

On ne peut s’empêcher de penser que le couple Benjamin-Watson ferait des merveilles dans la version Noureev.

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Alice’s adventures in Wonderland : le bal des débutants.

Alice’s adventures in Wonderland (Christopher Wheeldon, Joby Talbot et alia) / Avec Beatriz Stix-Brunell, Nehemiah Kish, Ricardo Cervera, Laura Morera). Samedi 24 mars. Matinée.

Comment expliquer Alice’s Adventures in Wonderland sans le trahir ? Rendre compte, c’est souvent séparer les différents éléments d’un spectacle pour les analyser. Or, ici, chacun de ces éléments tire sa valeur de sa symbiose avec les autres. La prouesse ne réside pas tant dans la nouveauté des procédés utilisés que dans l’incroyable harmonie qui se dégage de cette œuvre qui multiplie les collaborateurs. Au compteur, pas moins d’un chorégraphe, un librettiste, un musicien, un décorateur et costumier, un éclairagiste, deux projectionnistes, un marionnettiste et … un magicien. Et tout ce petit monde déploie ses talents, utilisant souvent des procédés vus ailleurs avec une telle  subordination à son sujet que, spectateur, on va d’étonnement en émerveillement.

 On se prend à l’argument (Nicholas Wright) pimentée d’une histoire d’amour sur trois niveaux entre Alice et Jack-valet de cœur ; on s’émerveille des projections sur cyclo (Jon Driscoll ou Gemma Carrington) qui vous font tomber dans des abimes ou voyager sous les ondes, ou encore des trouvailles visuelles du costumier (Bob Crowley) -les valets de pieds poisson et grenouille, mi animaux, mi petits marquis poudrés font partie de mes favoris-. La scène de la partie de croquet est sans doute celle où la synthèse des arts est la plus achevés. Les marteaux-flamants roses, figurés par de longilignes danseuses portant un gant en forme de tête d’oiseau exécutent une chorégraphie sinueuse tandis que les participants au jeu royal actionnent, tout en dansant, ces mêmes volatiles, des peluches au cou articulé, de la manière la plus loufoque. La chorégraphie mélange dans le même temps les références balanchiniennes -les jardiniers-peintres de roses improvisés se transforment en muses d’Apollon musagètes au bord de la crise de nerfs – aux citations déjantées de Petipa. L’adage aux tartelettes pour la reine de cœur (impayable Laura Morera) est une superbe et hilarante variation sur le thème de la Belle au bois dormant, tant sur le plan chorégraphique (Wheeldon) que sur le plan musical (Joby Talbot). Pour la scène de la fuite, après que le corps de ballet de cartes aux amusants tutus découpés aux quatre couleurs se fut effondré comme une rangée de dominos, c’est le musicien (à grand renfort de percussions) et les projectionnistes (obsédant défilement des cartes) qui prennent le relais de la narration.

Même l’épilogue réserve son lot de surprises puisqu’on assiste à un double retour à la réalité. Alice n’était peut être qu’une jeune fille qui rêvait qu’elle était Alice. Son boyfriend en T-shirt délavé ressemble d’ailleurs étrangement à Jack-valet de cœur tandis que le touriste photographe aux lunettes de soleil roses pourrait bien être Lewis Caroll/Lapin blanc.

Pour cette matinée, Beatriz Stix-Brunell remplaçait Marianela Nuñez dans le rôle d’Alice. Elle est entrée dans le rôle avec l’insolente assurance que lui donnent ses dix huit printemps et sa technique d’acier -Elle a du parcours, du ballon et une belle amplitude de mouvement- On espère qu’elle saura polir les facettes encore un peu brutes de son art. À ses côtés, Nehemiah Kish – qui remplaçait Rupert Pennefather, blessé – s’est montré très touchant. Son rayonnement un peu pâle, son sourire doux et son aspect plus âgé que celui de sa partenaire en faisaient le type du grand frère un peu fragile qu’on rêve de protéger. Ricardo Cervera, à défaut d’être un Lewis Caroll vraiment convaincant (il avait l’air d’avoir l’âge de ses élèves), fut un irrésistible lapin blanc à la perruque de cour ébouriffée. Il exécutait avec une facilité déconcertante la chorégraphie intriquée créée sur Edward Watson. Alexander Campbell a fait résonner avec autorité les claquettes du chapelier fou et James Wilkie était une adorable souris des champs. Les trois jardiniers (Sander Blommaert, James Hay et Valentino Zucchetti) forment un trio irrésistible de même que les quatre partenaires terrorisés de la reine de cœur.

À la fin d’Alice, je me suis dit que j’avais sans doute compris l’esprit dans lequel avait été créé une Belle au bois dormant ou un Casse noisette. J’avais assisté à ce que les spectateurs du XIXe siècle appelaient un « ballet féérie ».

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Edward & Melissa, Lauren & Federico

10 mars 2012, matinée & soirée, Romeo & Juliet (Kenneth MacMillan, 1965)

Il n’y avait pas de motif raisonnable pour retourner voir Romeo & Juliet après la prestation d’Alina Cojocaru et Johan Kobborg, dont Cléopold comme Fenella ont parlé ici même. Le souvenir encore frais des deux danseurs place la barre très haut. Et pourtant, on ne regrette pas le voyage.

À 23 ans, Melissa Hamilton est un des jeunes espoirs du Royal Ballet. Elle danse sa première Juliet en compagnie d’Edward Watson, qui remplace au pied levé son homologue Rupert Pennefather, forfait pour blessure. Elle est blonde, il est roux. Ces deux oiseaux-là ne feraient pas très couleur locale à Vérone, mais sur scène, leur coup de foudre est d’une évidence criante. Le longiligne Watson vole un peu la vedette à sa partenaire au premier acte : c’est à travers ses regards et sa danse respirée – notamment dans le solo à la mandoline à l’acte II, qui n’est pas prouesse mais adresse à l’aimée – qu’on perçoit la profondeur de son amour. Sa sensualité aussi, qui éclot dans le pas de deux du balcon. Mais Mlle Hamilton a du répondant: elle n’a pas que de belles lignes – et de surprenantes grandes mains -, elle a aussi des talents d’actrice prometteurs. Elle en fait notamment la preuve à l’acte III, quand Juliet doit danser avec l’homme que ses parents lui destinent : dans les bras de Paris, elle devient tout d’un coup végétative.

En soirée, Lauren Cuthbertson danse bien – très jolis sauts élastiques – mais aborde son rôle avec trop de réserve: quant la nounou lui fait valoir qu’une jeune fille aux seins qui pointent ne doit plus jouer à la poupée, au lieu d’une moue étonnée, elle nous gratifie d’un sourire en coin. Lorsqu’elle se rend compte de la mort de son aimé, elle pleure la bouche fermée. Dans ce rôle, c’est la seule danseuse à ce jour à ne pas hurler sa douleur sur le climax musical de Prokofiev. Le spectateur ne demandait pourtant qu’à mouiller son mouchoir. Federico Bonelli danse bien lui aussi, mais sa capacité de séduction est paradoxalement une faiblesse : on a l’impression qu’il charme Juliette parce qu’elle est charmante, pas parce qu’elle serait l’âme-sœur.

Ryoichi Hirano est un impeccable Paris (face à Melissa Hamilton) :  son personnage a la belle idée de voler une caresse à Juliet à chaque fois qu’il lui touche le bras. En Mercutio, Alexander Campbell meurt très bien, pointant avec autorité son doigt sur son meurtrier (Bennet Gartside en Tybalt) et sur son vengeur (Roméo incarné par Bonelli).

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Romeo and Juliet: O Happy Dagger

I would like to add one observation to Cleopold’s description of Cojocaru’s stage presence. She used her own way of moving, down to fluttering fingertips, to illustrate that quasi-animalistic/quasi-tamed state which girls live through circa age fourteen. At that moment in life a physical intelligence is there, but impulses — mostly rebellious – control their behavior.

Throughout, Cojocaru used MacMillan’s splendid choreographic outline for dancer-actors in order to strech her bodily contours into a repeated La Sylphide-like « let me escape from this flat world » gesture: a delicately thrusting up-or-outward movement of those flexible arms and fingers and toes. [MacMillan, even if he hated it, always did paradoxically encourage dancers to make parts their own. Not change the steps, mind you. But from the waist up was different and encouraged.
Interpretation reconciled with the steps he loved].Cojocaru kept reminding me of those kinds of girls who decide with a friend to leap out of a window together in some kind of wierdly exhalted state.

Juliet’s fluttering hands had been reaching yearningly towards Romeo ever since they met. Yet she also kept making gestures towards…escape. She’d clearly wanted to run away with him ever since that moment of stillness you described. Now in the last scene, as her fingers fluttered down towards him after stabbing herself her body seemed to be singing that they would find each other in a better world. That one which exists only in teenager’s dreams. The gestures made me think of a Gilda deluded enough to imagine that Rigoletto could actually find consolation in the idea that his dying daughter would meet her mother in heaven.

You, Cleo, never use binoculars, for you want the movement to speak and not the « grimaces. » I couldn’t resist at this point…I needed to be sure of what I was witnessing. For after stabbing herself she did something I’ve never, ever, seen done by a dancer or an actress in this role. This Juliet died with a radiant and ecstatic smile on her face for, clearly, she believed she was about to be reunited with the one she loved more than life itself.

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Roméo et Juliette. Juliet & Romeo … and others…

3 mars 2012, matinée ROH. Romeo & Juliet (Kenneth MacMillan, 1965)

Voilà donc cette production de Roméo et Juliette qui, pour une bonne partie du monde, est la version définitive de ce ballet sur la musique de Prokofiev et qui, pour moi parisien, est « l’autre version », celle que Noureev n’a fait que danser, celle dont il a pris le contrepied avec ses différentes moutures de la chorégraphie créée originellement pour l’English National Ballet. Bien sûr, je la connaissais par des captations télévisées, bien sûr, le pas de deux du balcon est un evergreen des soirées de pas de deux. Mais rien ne vaut néanmoins l’épreuve de la scène pour juger d’une œuvre. A l’issue de cette représentation, je comprends mieux ce que j’aime dans la version Noureev avec laquelle j’ai grandi (sa cohérence dramatique, son parti pris de la tragédie : tous les protagonistes sont agis par des traditions qui les dépassent. -il n’y a pas de méchants et de gentils-; ses scènes de rues très chorégraphiées) mais, malgré mes réserves sur la version de référence de MacMillan (beaucoup de pantomime, la rivalité entre les femmes « comme il faut » –avec balais !- et les prostituées échevelées qui sont, néanmoins, invitées à danser à la noce d’un couple de patriciens à l’acte 2; des détails éludés tels l’explication de la méprise qui conduit Roméo au suicide, ou enfin le personnage trop monolithique campé par Tybalt), je comprends aussi ce qui fait que cette version soit celle qui ait recueilli le plus de succès auprès du public. Dans la version Noureev, l’Amour qui passe au second plan, comme éclipsé par l’Eros, est une idée séduisante qui peut parfois vous éloigner des protagonistes. Dans la version MacMillan, les pas de deux sont là pour vous ramener à une question qui nous taraude tous, celle de la découverte du parèdre. C’est ainsi qu’on retrouve les mêmes ingrédients dans certains pas de deux dansés par Juliette avec Paris puis Roméo mais avec des inflexions significatives : par exemple, un demi-tour piqué depuis l’arabesque tombé dans les bras du partenaire qui replace sa partenaire sur son axe avant de la soulever en l’air à l’écart. Avec Paris, l’exercice est périlleux, le jeté sec est athlétique, avec Roméo, il respire comme dans un pas de deux de ballet blanc.

Ceci nous mène aux interprètes. A cette matinée du 3 mars, Alina Cojocaru et Johan Kobborg étaient les amants de Vérone. Le verbe « être » s’applique tout particulièrement à ces deux interprètes tant, même si c’est de manière fort différente, ils donnent chair, sang et cœur à leurs personnages. Comment décrire ces interprétations ? C’est une tâche difficile car ils dépassent la somme des qualités techniques et des intentions de l’artiste de scène. Pour Alina Cojocaru, la qualité technique, c’est l’absolue flexibilité. Et parlant de flexibilité, je ne parle pas de cette définition mécanique par laquelle on rabougrit trop souvent cette notion. La flexibilité d’Alina Cojocaru n’est pas celle des jambes, du bassin ou du bas du dos, c’est une ductilité incroyable qui convoque toutes les parties du corps, du bout du pied au sommet de la tête, le tout infusé par une énergie vibrante qui rend signifiante l’arabesque haut placée la plus acrobatique. Les mains, les bras, les épaules participent à ce mystérieux tout qu’est le génie d’Alina. À cela, qui est déjà presque tout, il faut ajouter un autre don qu’elle partage avec son partenaire : la juvénilité. Melle Cojocaru et Mr Kobborg semblaient réellement avoir l’âge du rôle (c’est-à-dire entre 14 et 17 ans). Chez Roméo-Kobborg, on retrouve la même densité du mouvement que chez Juliet-Alina. Son atout technique, c’est le plié ; un plié moelleux et généreux qui lui permet, lui qui n’a pas l’âge de ses compères de scène (Un Riccardo Cervera bondissant mais un peu juste dramatiquement dans le rôle de Mercutio et Kenta Kura dans Benvolio), de dégager une impression d’aisance même dans les passages les plus tarabiscotés du ballet.

Pas si paradoxalement que cela pourrait le sembler à première lecture, ce qui me restera de ce  Roméo et Juliette, ce sont des moments fort peu chorégraphiés : la première rencontre Juliette et Roméo, où l’immobilité des deux protagonistes semblait arrêter le temps avant que Roméo ne recule avec une maladresse compassée à la fois ridicule et charmante, et la scène du mariage où Juliette ne peut contenir sa fougue amoureuse et prend un baiser à Roméo avant même les sacrements. L’immobilité même du couple Cojacaru-Kobborg vibre de toute l’énergie du mouvement impétueux…

Il est un peu injuste de ne pas citer l’excellent groupe réuni autour de ce couple d’exception (en tête le Paris de Johannes Stepanek couvert d’un fin verni d’élégance n’endiguant pas le flot de violence lorsqu’il se sait repoussé) mais, pour moi, hier, il n’était question que de Roméo et Juliette à moins que ce ne soit de Juliet & Romeo.

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