La Source: comment bien choisir?

P1010032« Je sais qu’il est des amours réciproques, mais je ne prétends pas au luxe », faisait dire Romain Gary à un de ses personnages.

Dans La Source, Naïla en pince pour Djémil, qui convoite Nouredda, qui aurait voulu être choisie par le Khan. Ce dernier, délaissant sa favorite Dadjé, se fait embobiner par Naïla, lâchant la proie pour l’ombre. Djémil, chasseur benêt qui prétend au luxe, gagne l’amour de Nouredda par l’artifice d’une fleur magique, et au prix du sacrifice de Naïla. La ficelle est-elle un peu grosse, comme trouve Cléopold ? Je n’en suis pas gêné : avant d’avoir bu le filtre d’amour, Isolde aussi trouvait Tristan moche et gros (comme est généralement un ténor wagnérien). Et puis, la dramaturgie imaginée par Hervieu-Léger et Bart confirme ma dernière grande théorie : les filles choisissent toujours le mauvais gars (pour une autre lecture, voyez Fenella). Si vous voulez mon avis, Naïla ferait mieux de rester avec le Khan, Dadjé aurait beau jeu d’essayer Mozdock, et Nouredda, traitée comme du bétail de luxe par la gent masculine, devrait songer à virer sa cuti.

Que ce sous-texte ne dissuade personne d’aller à Garnier en famille : La Source de Jean-Guillaume Bart est – plus que Casse-Noisette ou Un Américain à Parisle ballet que je conseille pour les fêtes. Il n’y a pas que les costumes qui scintillent : la variété des styles, la richesse de la chorégraphie peuvent satisfaire petits et grands, néophytes et connaisseurs. Cléopold ayant déjà tout bien dit à ce sujet, je parlerai surtout de l’interprétation de la première.

Premier sujet de satisfaction, l’orchestre Colonne, bien conduit par Koen Kessels, fait mieux que la phalange sans direction qui s’est déshonorée tout au long des représentations d’Études. Autre bonne surprise, Laëtitia Pujol, qui aurait dû créer le rôle de Naïla il y a trois saisons, donne une belle épaisseur dramatique à Nouredda, aussi bien au premier acte (tristesse de la séparation d’avec ses compagnes caucasiennes), que dans la confrontation avec Dadjé et durant son pas de deux « lâche-moi les basques » avec Djémil. Il y a dans la danse de Mlle Pujol une éloquence – notamment du pied, des épaules et du regard – qui se voit de loin. Elle aurait mérité une ovation.

Ludmila Pagliero reprend le rôle de Naïla, qui ne lui va pas vraiment : cette danseuse peut joliment incarner une jeune fille – il y a quelques mois, elle était remarquable en rose dans Dances at a gathering – ses bras sont jolis, sa technique de pointe est douce, mais elle n’a pas l’impalpable liquidité, presque irréelle, qu’on attend d’un personnage incarnant une source ; dans le solo du premier acte, où tout est dans le bas de jambe, elle est humaine, trop humaine.

Vincent Chaillet, en revanche, est un Mozdock pointu et précis. Emmanuel Thibault est un elfe qui bondit comme on joue. Karl Paquette est le point noir de la distribution : le pyjama marron-chasse ne lui va pas mieux qu’il y a trois ans, il est si concentré sur les difficultés – qu’il passe poussivement – qu’il rend avec raideur de simples balancés (variation du premier acte) ; le haut du corps n’est jamais libéré, et l’éloquence est aux abonnés absents. Non, vraiment, on ne comprend pas que Naïla se sacrifie pour ce chasseur-là.

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3 Commentaires

Classé dans Retours de la Grande boutique

3 réponses à “La Source: comment bien choisir?

  1. Pierre

    C’est vrai que Laëtitia Pujol aurait mérité des applaudissements plus enthousiastes ! Le public était un peu mou pour une première…
    J’ai presque eu l’impression qu’elle a été la moins applaudie des quatre premiers rôles. Injustice !
    Pour le « pyjama marron-chasse », c’est vrai qu’on se dit que Christian Lacroix aurait pu faire un petit effort pour le costume du héros. Ce n’est pas très seyant, c’est le moins qu’on puisse dire.
    Tout à fait d’accord, Emmanuel Thibault en elfe est super ! Qu’on est triste pour lui lorsqu’il perd son amie/maîtresse Naïla à la fin

    • Sur le pyjama de Djémil, ne jugez pas trop vite! Ce costume peut très bien tomber sur d’autres danseurs. Hoffalt le portait très bien, par exemple.

  2. robert

    J’étais dans la salle le soir de la premiere et j’ai effectivement trouvé le public un peu endormi.
    Concernant Emmanuel Thibault en Zael, rôle initialement distribué à Mathias Heymann, il semblait voler au dessus du sol avec un air malicieux et sans faire le moindre bruit.
    Vincent Chaillet s’est montré très convaincant et doué dans le rôle de Mozdock.
    Le corps de ballet était excellent notamment au premier acte à l’arrivée des cosaques.
    En revanche, les trois danseurs étoiles n’ont pour moi pas brillé autant que je l’aurai souhaité.
    Laëticia Pujol malgré une belle technique ne m’a pas transmis les émotions à travers sa danse. Son extrème maigreur notamment du visage m’a dérangé.
    J’ai senti Karl Paquette un peu limité dans le rôle de Djémil, tant sur la technique que sur l’expressivité.
    Enfin, Ludmila Pagliero est effectivement une très belle danseuse mais peut etre pas assez irréelle pour le rôle.

    Au final, j’ai trouvé les premier(e)s danseurs(ses) bien plus convaincants que les étoiles dans ce ballet qui reste quand même un beau moment grace à la musique, à l’orchestre et surtout aux magnifiques costumes.