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J’ai enfin lu le rapport sur la diversité à l’Opéra! (3/4)

Les Solutions

Ou « L’Opéra, c’est à tout le monde ! »

9a85c87ff5594070d6b7b647dcc295a3Résumé des épisodes précédents : Contestant les œillères méthodologiques du rapport Ndiaye-Rivière, James soutient que la faible diversité du corps de ballet de l’Opéra doit s’analyser en termes sociologiques et historiques, et pas seulement selon des logiques ethno-raciales. Pour expliquer le phénomène récent de gentrification du recrutement des petits rats, il lance quelques pistes : la société a changé, la place de la danse aussi, et la popularité du ballet, plus large par le passé qu’on ne le dit aujourd’hui, a subi une éclipse qui dure depuis un bon quart de siècle. Dès lors, que faire ? C’est ce que nous allons explorer à présent, toujours en analysant les propositions signées par Pap Ndiaye et Constance Rivière

Dans L’Âge heureux (1966), feuilleton télévisuel écrit et interprété par Odette Joyeux, nous suivons les aventures de Delphine Nadal, petit rat de l’Opéra, et de ses camarades de classe. La petite fille, dont la mère est secrétaire, vit sur l’Île-Saint-Louis, dans un entresol. C’est central mais pas uniment chic : on y pêche encore la nuit venue. Une de ses copines, qui resquille dans l’autobus, descend à Palais-Royal, et s’engouffre dans un passage couvert, qu’on imagine proche de celui dépeint dans Mort à Crédit. Une autre élève est fille de crémiers. Dans cette  intrigue à la Black Swan (en moins gore, rassurez-vous), une seule des élèves – la pimbêche de service – a des parents manifestement riches.

Ce n’est qu’un scénario, mais il peint de manière assez crédible les petits rats comme issus de la petite bourgeoisie du Paris de l’époque. Il y a quelque chose de très local, presque familial, dans le fonctionnement quotidien des lieux : « Je rêvais d’être une étoile et je finis garde-chiourme », dit une des surveillantes, dont on comprend qu’elle est une ancienne élève. L’attitude des adultes – l’épicière, le poinçonneur… – montre que l’institution, sans faire partie de leur quotidien, leur est familière. « Puis d’abord, dis-donc, L’Opéra c’est à tout le monde ! », clame d’ailleurs une élève gouailleuse quand Delphine, un temps expulsée, hésite à franchir en douce la porte de service.

Renouard Paul : « Escalier des classes » (années 1880)

Renouard Paul : « Escalier des classes » (années 1880)

Au début des années 1970, les effectifs étaient encore, très largement, franciliens. Et c’est en partie pour consolider l’élargissement à toute la France du périmètre de recrutement de l’École que le déplacement à Nanterre, intervenu en 1987, a été voulu par Claude Bessy.

Le coup de la baguette magique

On pourrait donc placer le premier axe des propositions du rapport Ndiaye-Rivière – le « décentrement géographique » – dans la continuité de ce déménagement. Les auteurs suggèrent qu’au lieu d’attendre que les candidats viennent à elle, l’École aille « à la rencontre des enfants et de leurs parents », à travers des auditions décentralisées dans plusieurs villes de France (y compris les DOM).

On ne sait pas si la mission a pensé au coût d’une telle tournée, mais il serait minime au regard de ses effets surpuissants : les candidats des familles hésitant à venir à Nanterre passer l’audition pourraient ainsi « franchir le pas » (c’est oublier qu’il ne s’agit que d’une première marche, moins haute que le coût de l’internat : contrairement à l’enseignement, il n’est pas gratuit).

Qu’importe, car cela permettrait aussi de « faire pièce aux préjugés parfois tenaces (homosexualité des danseurs ; vie légère des danseuses…) qui retiennent les familles d’enfants désireux de faire de la danse de s’engager dans cette voie ».

Le soutien des parents est crucial, mais le raisonnement introduit en fraude – et à mon avis, via une généralisation abusive sur le lien entre ouverture d’esprit et origine sociale – un frein supplémentaire à la diversité. Et on doute qu’il suffise d’aller à la rencontre des parents pour le lever. Comment d’ailleurs ? Faudrait-il choisir des sélectionneurs ostensiblement virils et des sélectionneuses à la vertu irréprochable ? Ou bien croit-on que la présence d’Élisabeth Platel, ballerine-directrice de l’École de danse, tuera les préjugés d’un coup de baguette magique ?

L’intelligence pratique siège à Memphis

Revenons à la réalité : « faire passer l’information », « se projeter vers l’extérieur », tout cela est gentillet, mais bien pauvrement pensé, et peu propre à faire bouger les lignes.

Dans Lil’ Buck, Real Swan (2020), le documentaire de Louis Wallecan sur le parcours de Lil Buck, des parkings de Memphis à la célébrité planétaire, on découvre que le danseur a pris des cours de ballet. Joe Mulherin, du New Ballet Ensemble, explique que la compagnie offre le même parcours de formation à tous les enfants, indépendamment de leurs possibilités financières, et qu’un des moyens pour toucher les jeunes des quartiers pauvres a été d’inviter les groupes de hip-hop à utiliser le studio. Plus loin, il indique que le cursus pour les enfants talentueux et motivés inclut, par défaut, l’apprentissage de la technique classique.

Nous sommes loin des ors de Garnier, mais le programme du New Ballet Ensemble est manifestement plus intelligent et efficace que les suggestions iréniques de la mission Ndiaye-Rivière : si l’on veut élargir le vivier des candidatures, c’est à travers des dispositifs de passerelle entre les styles et les techniques, organisés au niveau local, et construits sur la durée. Les mesures symboliques, ponctuelles et empruntant surtout au registre de la communication, ne peuvent avoir qu’un impact superficiel.

Changer d’état d’esprit

Bien sûr, cela n’est pas du ressort de l’Opéra de Paris, et il arrive que des professeurs aiguillent spontanément des enfants prometteurs vers une formation croisée, en ajoutant – par exemple – le ballet au jazz. Mais ces possibilités mériteraient d’être envisagées sans restriction stylistique, car les apprentis-danseurs, quel que soit leur formation d’origine, ont en commun un rapport similaire au corps, au perfectionnement et à la musique. Et ce changement d’état d’esprit – qui tranche avec l’habitude qu’ont les administrations, et les adultes, de catégoriser les genres et les gens – devrait être encouragé au niveau national.

Cela n’exonérerait pas l’École de danse de l’Opéra d’agir pour son compte, mais de manière plus structurée que ce que suggère le rapport Ndiaye-Rivière. Où trouve-t-on aujourd’hui des jeunes souples et athlétiques, et issus de milieux sociaux populaires, si ce n’est dans certaines disciplines sportives, comme la gymnastique ? Qu’est-ce qui empêche – à part le snobisme – l’Opéra de nouer des partenariats avec une ou plusieurs fédérations intelligemment choisies, et de proposer des stages de découverte ? À ma connaissance, c’est à travers un programme d’échange de ce type – et qui, vraisemblablement, n’existe plus – que Sylvie Guillem, gymnaste à l’origine, a découvert la danse.

Ce genre d’initiatives est sans doute lourd à construire ; il y aura sans doute des réticences de tous côtés, et le succès n’est pas garanti. Mais si l’on se donne vraiment les moyens de ses ambitions, c’est une voie qui, au moins, ne se résume pas à cocher des cases pour se donner bonne conscience, et cherche à enclencher un véritable dynamique de changement.

Au niveau de l’Opéra en tant que tel, trois mesures simples – que j’emprunte à Cléopold – sont à recommander, si l’on veut réellement faire découvrir et aimer le ballet aux jeunes de tous les milieux. Tout d’abord, programmer des matinées scolaires en semaine (car organiser une sortie scolaire en soirée ou le weekend avec tous les élèves relève de la mission impossible). Ensuite, ne pas restreindre les programmes de « démocratisation culturelle » aux réseaux d’éducation prioritaire (REP, REP+) mais aller à la rencontre de rejetons de la petite classe moyenne (qui inclut aussi, on l’oublie trop souvent, des personnes « issues de la diversité »). Enfin, dans sa politique d’offres préférentielles pour les groupes, inclure plus largement les blockbusters au lieu de solder en priorité les programmes qui se vendent moins bien (car il est faux qu’à sept ans on trouve sa vocation en allant voir Signes).

Un second axe qui ne tient pas debout

IMG_20210518_074845.jpgLe second axe de la « réforme substantielle » du concours d’entrée à l’École de danse préconisé par la mission Ndiaye-Rivière consiste en une révision des « critères anatomiques de sélection ». Mais la suggestion reste floue, et pose un gros souci de logique.

Deux pages auparavant, les auteurs ont expliqué, avec raison, que « le groupe des personnes noires est infiniment divers d’un point de vue morphologique. Il serait profondément invalide et même absurde d’un point de vue scientifique de vouloir les regrouper dans une catégorie définie par des traits morphologiques ». Du coup, affirmer quelques paragraphes plus loin que les critères de sélection sont à repenser car « susceptibles d’être lestés de considérations indirectement discriminantes », est manifestement contradictoire (je corrige, dans la citation, une faute d’accord).

S’il y a dans l’organisation du concours et je cite la définition du droit européen – « une disposition, un critère ou une pratique apparemment neutre » mais « susceptible d’entraîner un désavantage particulier pour des personnes d’une race ou d’une origine ethnique donnée par rapport à d’autres personnes, à moins que cette disposition, ce critère ou cette pratique ne soit objectivement justifié par un but légitime et que les moyens pour réaliser ce but soient nécessaires et appropriés », il faut désigner clairement cette disposition, ce critère ou cette pratique, et l’abolir.

Or, ce critère ne peut pas être morphologique ou anatomique, puisque rien n’indique qu’il y a un lien entre couleur de peau et aptitude à la technique classique, comme l’affirment les auteurs eux-mêmes, et comme le prouvent des dizaines d’exemples dans le monde entier (en commençant, dès 1958, par les danseurs de la compagnie Alvin Ailey).

Les auteurs répètent encore : « il est très important d’éliminer du processus de sélection des biais défavorables aux enfants non blancs, et de parvenir à une procédure aussi inclusive que possible » (je corrige, dans la citation, une virgule mal placée).

Mais là non, plus, on n’arrive pas à en savoir plus. De deux choses l’une, me suis-je dit à la première lecture : soit ils tournent autour du pot, soit ils parlent pour ne rien dire. Au bout de la trentième, j’ai trouvé la réponse, que je vous livre – oui, c’est une manie – en trois temps :

  • Puisque rien ne prouve qu’un enfant « non blanc» soit statistiquement moins souple, moins fin, moins ouvert au niveau des hanches, il n’est pas besoin de changer ces critères de sélection puisqu’ils n’auront pas d’impact sur les résultats de la sélection (ils sont donc vraiment neutres : il n’y a pas de discrimination indirecte).
  • En revanche – rappelez-vous la première partie de cette longue série d’articles –, si un ou plusieurs membres du comité de sélection, voyant un enfant noir, font jouer dans le processus des jugements a priori du type « ce n’est pas pour lui», « elle va faire de gros muscles », « elle a les pieds plats » (donc, pour parler clairement, rejettent un gosse pour la couleur de sa peau), il s’agira tout bonnement d’une discrimination directe ;
  • Mais comme nos auteurs tiennent à souligner qu’il n’y a pas « actuellement» de « volonté discriminante explicite » (ce ne serait pas poli de dire le contraire), ils s’enferrent dans un raisonnement qui ne tient pas debout, et finissent par affirmer qu’il faut mettre fin à des discriminations indirectes dont ils n’ont pas précisé la nature ou l’impact, tout en empruntant au vocabulaire des discriminations directes, autrement dit, du racisme, dont ils ont pourtant écarté l’influence dans le processus.

Caramba, encore raté !

Résultat des courses : la mesure préconisée, si on parvenait à la sortir du flou, serait de toutes façons logiquement inutile, et donc sans effet. Tout cette confusion intellectuelle serait comique si elle n’instillait un soupçon éternel sur la technique classique, puisque pour être inclusif, il faudrait en changer les critères, sans savoir lesquels (ce qui condamne à tourner en rond dans le brouillard).

Le rapport ajoute brièvement d’autres suggestions, mais elles sont difficiles à décrypter, faute de lien entre la proposition résolument technocratique donnée en encadré (« redéfinir le projet d’établissement, en repensant ses relations avec l’extérieur et en fixant des objectifs de diversité et d’ouverture ») et le texte principal.

Dans ce dernier, on loue l’existence, depuis 2013, d’un stage d’été ouvert aux jeunes « venus du monde entier», mais c’est pour préconiser l’instant d’après une action au niveau local avec les écoles et les associations d’éducation artistique et culturelle autour de « projets communs ».

On passe ensuite à l’idée – dont le lien avec l’objet de la réflexion est obscur – d’ajouter des « cours de chorégraphie » au sein de l’École et à l’Opéra (dans le premier endroit, c’est peut-être prématuré).

Enfin, les auteurs remarquent que « ne permettre aux élèves qu’un baccalauréat littéraire tend à limiter l’ouverture et les possibles pour les jeunes qui s’engagent dans cette voie » et suggèrent de ne pas fermer la « voie scientifique . Cette proposition est carrément lunaire : si des parents ont besoin qu’existe un parcours « danse + maths » pour laisser leur rejeton s’inscrire à l’École de danse de Nanterre, c’est qu’ils font des calculs d’optimisation, et dans ce cas, il suffit de trois secondes, au maximum, pour ne pas le choisir (moins de chances en danse pour cause de fatigue, et la galère en maths pour cause d’horaires aménagés…).

Qui a lu le rapport ?

On va dire que je n’ai aucun respect, mais j’en viens à me demander si le rapport dont j’ai décortiqué quelques pages a été relu avant sa remise. Je ne suis pas sûr non plus qu’il ait été lu avec attention… En tout cas, je doute que les propositions concernant l’École de danse contribuent en quoi que ce soit à modifier la situation actuelle, tant elles sont iréniques (« décentrement géographique »), illogiques (« révision des critères de sélection ») et bureaucratiques (« redéfinir le projet d’établissement »).

En revanche – et ce sera l’objet de la dernière partie de cette longue saga – on peut  s’interroger sur les risques attachés au troisième type de recommandations, qui implique de compter, mesurer, jauger de manière trop appuyée une institution artistique à l’aune de critères externes à la sphère esthétique.

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« Lil’Buck Real Swan » de Louis Wallecan : cercles et boucles

Lil’Buck Real Swan. Photographie Mathieu de Mongrand

Dans le documentaire de Louis Wallecan, Lil’Buck Real Swan, la clé de l’énigme sur le P’tit Gars (libre traduction de Lil Buck) , rendu immensément célèbre via la plateforme youtube par une vidéo en association avec le violoncelliste Yo Yo Ma où il réinventait la Mort du Cygne de Fokine, est donnée dès les premières minutes. L’art de Lil’Buck, le Jookin’, une technique dérivée d’une danse de gangs noir américains -la Gangsta Walk- est né dans la déprimante Memphis (une vue aérienne oblique du Central Business District un peu malingre de la ville annonce la couleur dès le premier plan du film) et cette technique vient des … rollers.

C’est en effet dans une institution née dans les années 80, le « Crystal Palace », un « roller rink » (un espace entre patinoire et vélodrome), que le jookin’ s’est inspiré puis détaché de ses racines ancrées dans la pauvreté et la violence urbaine. Tous les soirs, entre 1980 et 2016, une heure avant la fermeture de la piste de rollers, les patins étaient collectés mais les jeunes étaient autorisés à continuer leurs évolutions en baskets. On comprend mieux désormais ces glissés de godasses presque irréels jusque sur l’asphalte des parkings, omniprésents à Memphis, devant lesquels on reste bouche-bée. La vision des jeunes sur le skating rink encore chaussés de leurs patins est révélatrice. La mobilité de la cheville est celle que l’on sollicite lorsqu’on impulse des changements de direction à ses rollers, mettant alors la cheville dangereusement en dedans. Ajoutez à cela un peu de hip hop et de moon-walking et vous aurez la base, mais seulement la base, de l’art de Lil’Buck.

Le Jookin’ ajoute aux évolutions robotiques et acrobatiques du Break-Dance une souplesse et un jeu d’ondulations quasi liquides qui transforment les danseurs en une sorte de vague. Lil’Buck y a ajouté sa flexibilité exceptionnelle (notamment des chevilles et des genoux) et une force inusitée qui lui permet de rester plus longtemps que d’autres en suspension ou de multiplier les pirouettes sur la pointe de ses baskets.

Tout le parcours qui conduit le jeune natif de Chicago, résident du ghetto de Memphis, vers cette excellence est expliqué, notamment son détour vers la technique classique, au New Ballet Ensemble de Katie Smythe, pour obtenir cette force du pied, qui est sa marque distinctive ; l’amateur de ballet ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre Lil’Buck et Marie Taglioni. L’un et l’autre ne sont pas les premiers à monter sur pointe, mais les premiers à avoir poussé cette technique utilisée par d’autres au niveau de la signifiance esthétique. En cela, Lil’Buck Real Swan est bien un documentaire. Il propose son lot d’images d’archives et d’interviews. L’élégance du film est cependant de laisser d’abord la place au contexte, expliqué en voix off par le danseur lui-même, et de donner largement la parole à ses devanciers/inspirateurs, notamment Daniel, avant de montrer Lil’Buck lui-même dans ses œuvres. La nébuleuse jookin’ est difficile à appréhender. Il faut bien deux visionnages pour s’y retrouver…

Mais Real Swan n’est pas qu’un documentaire, c’est également un vrai film de danse parsemé de miniatures chorégraphiques impromptues exécutées par divers danseurs dans l’entourage ou la mouvance de Lil’Buck. On pense à cette scène où une jeune femme, après avoir expliqué la place du Jookin’ dans sa vie, présente un enchaînement à la fois break et smooth dans les espaces aujourd’hui désertés du Crystal Palace, ou encore cette scène quasi-onirique dans un parking souterrain où un danseur oscille aussi vigoureusement qu’élégamment à la croisée de piliers en béton et de murs tagués. Une voiture s’arrête ; la vitre se baisse ; saluts. Le véhicule passe son chemin. La danse reprend. Un deuxième homme arrive ; accolades. Dernières rotations serpentines. Clap de fin. On pensait être devant un documentaire et on vient d’assister à une sorte de ballet. La dernière scène du film, en traveling arrière, qui voit Lil’Buck esquisser une chorégraphie sur le capot d’une belle américaine est elle aussi un de ces moments de spectacle impromptu.

Mais ce qui touche surtout dans Lil’Buck Real Swan, c’est la forme même du film, sous le signe de l’ellipse : ellipse du skating rink sur lequel les patineurs tournoient incessamment ; ellipse du film lui-même qui suit Lil’Buck depuis Memphis, au Cristal Palace, à l’école de danse classique, à la rencontre avec ses idoles du Jookin’, jusqu’à son départ pour Los Angeles où il rencontre la gloire avec Yo-Yo Ma, la consécration française avec la fondation Louis Vuitton et l’inauguration du Bosquet des belles danses à Versailles, et enfin le retour à Memphis dans sa famille et à l’école de danse classique pour des sessions de transmission à la future génération. Déjà…

Cette structure permet au documentaire, tout en étant très informatif, de rester comme à distance de son sujet, comme pour préserver le mystère de l’artiste. Car Lil’Buck, sans doute en raison de son extrême réactivité à la musique, est un artiste métaphorique. Pendant les extraits du Petrouchka sur une réduction pour Piano de la partition de Stravinski donné à la fondation Louis Vuitton en 2016, le danseur s’offre comme une synthèse des trois personnages du drame : il est à la fois Petrouchka (dont il donne une fantastique relecture de la gestuelle dans la scène d’ouverture), le Maure (la dureté du ghetto dont il est issu) et la Ballerine (la grâce féminine de la technique des pointes). À travers cette histoire d’une poupée de chiffon qui se heurte à des murs, Lil’Buck est parvenu à évoquer les affres de la vie des jeunes du ghetto de Memphis (« A city built around struggle » selon le danseur) tout en offrant une revivification de la tradition classique.

 

Là encore, on se trouve renvoyé à la figure du cercle. La capacité de la danse classique à absorber quantité de styles anciens ou étrangers, ce jeu permanent de références, se trouve ici inversé. C’est le Jookin’ au travers le Lil’Buck qui absorbe la tradition classique. Mais sans doute pas pour longtemps. Le chorégraphe d’expression classique qui digèrera cette technique n’est pas encore connu (Benjamin Millepied, qui apparaît dans le film, en a vu l’intérêt mais n’a pas ce génie chorégraphique qui lui permettra d’en effectuer l’hybridation) mais il arrivera, on en est sûr. Tout est question de cycle.

Pour sortir d’un cercle vicieux (ici la désespérante époque des chorégraphes néo-classiques savants et barbants), il faut parfois, comme Lil’Buck, épouser la figure du cercle pour la transcender et créer une nouvelle boucle.

« Lil’Buck Real Swan », Louis Wallecan, 2019. 1h25. Sorti le 12 août 2020. Actuellement en salle

 

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