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Le Songe de J-C Maillot : fleur contondante

Le Songe. Jean-Christophe Mailot. Ballets de Monte Carlo. Théâtre national de la Danse. Chaillot. Soirée du samedi 9 juin 2018.

Jean-Christophe Maillot défend depuis plusieurs décennies un style néoclassique très vitaminé placé quelque part entre Balanchine (celui des ballets noir-et-blanc) et la veine acrobatique d’une Karole Armitage ou d’un William Forsythe. Ses relectures peuvent être inspirées et roboratives (c’était le cas de son Roméo et Juliette ou de sa Belle) ou, plus occasionnellement, alambiquées. C’était le cas de son LAC, présenté à Chaillot en 2014, où la relecture de l’histoire était rien moins qu’éclairante et où l’incontestable efficacité technique des danseurs du ballet de Monte Carlo écrasait un peu la poésie du sujet initial. Dans Songe, une pièce de 2005, cette technique athlétique avec multiples pirouettes sur pointe pour les filles, pyrotechnie pour les garçons et partenariat acrobatique convient bien au rythme haletant du chassé-croisé amoureux imaginé par Shakespeare.

Le ballet s’ouvre d’ailleurs sur un « septuor » des futurs mariés princiers. Costumes et décors « statuesques » feraient presque penser à l’esthétique du Phèdre de Lifar et Cocteau. Les quatre jeunes amoureux, vêtus de costumes couleur pierre, assortis à la résolution finale de la comédie : gris clair pour Hermia et Lysandre, gris plus foncé pour Helena et Demetrius. Hippolyte et Thésée sont en blanc, placés sur une estrade-cube. Le septième personnage est Egée, le père d’Hermia, un personnage souvent coupé dans les versions dansées de la pièce de Shakespeare. Tous ces protagonistes ont leur nom inscrits en grosses lettres sur leurs oripeaux. Le chassé-croisé amoureux sur la partition de Mendelssohn est bien troussé. Hermia (Alessandra Tognoloni) et Lysandre (Matèj Urban, puissant et élégant à la fois) voltigent, perturbés dans leurs évolutions par Egée, père encore très vert et un tantinet abusif (technique de jeune homme parfaitement servie par Christian Tworzyanski, un ancien danseur du New York City Ballet), Héléna (Victoria Ananyan) se retrouve plusieurs fois accrochée en saut de biche dans les positions les plus inattendues au cou de Démétrius (le très expressif George Oliveira). Hippolyte et Thésée (Katrin Schrader et Alvaro Pietro) filent une chorégraphie dans la même veine « haute voltige » avec une inflexion plus sensuelle.

Le Songe. Ballets de Monte Carlo. Photographie Alice Blangero.

Pour le monde des fées, la technique n’est pas foncièrement différente en dépit de l’utilisation d’ondulations de la colonne vertébrale et du sacrum ainsi que de passages au sol. C’est plutôt un infléchissement. Le décor est constitué de deux quarts de lune-tremplins qui s’opposent à ceux, angulaires, qui accompagnent le monde des humains. La musique de Daniel Teruggi, à base de bruits « samplés », est efficace pour portraiturer ce monde d’insectes grouillants et virevoltants. Par moments, des sortes de cornes de brume stridentes servent de son aux cris muets d’agression ou de défense des danseurs. C’est que ce monde des elfes est un monde débridé où les pulsions sont reines. Titania (la très élastique Mimoza Kao), accompagnée de son ondulante suivante-page (Anissa Bruley) est une sorte de limace lascive. Obéron (Joeyong An) est un fier-à-bras qui caresse avec délectation tous ses appendices (deux cornes sur le front et une barbiche au menton). Il terrorise et maltraite son compagnon Puck (le bondissant Mickaël Grünecker, plein d’abattage) affligé d’un constant dodelinement nerveux du chef et d’une manie de tirer sur les soies violettes de sa chevelure. Cette violence répétée sur la personne de l’elfe rencontre sa limite au bout d’un moment (même Lysandre, sous influence, violente Hermia d’une manière presque insoutenable). Heureusement, la trouvaille visuelle de la Puckomobile, fleur à roulette géante crachotant laborieusement sa fumée magique, vient apporter un peu de légèreté dans tout ce déploiement de force.

Le Songe. Ballet de Monte Carlo. Photographie Alice Blangero.

Mais la partition chorégraphique et musicale du Songe qui touche le plus au cœur du rire est celle des artisans. Gens de théâtre, même improvisés, ils donnent de la voix, même si c’est le plus souvent pour prononcer des paroles incompréhensibles. Les costumes pour leur première entrée sont sans doute les plus réussis de la production : moitié humains, moitié instruments (soufflet, marteau, compas…). Le Passage entre Nick Bottom (Asier Edeso, plein de fougue, de charme et d’humour) et Titania est d’une bestialité jouissive. Le tisserand métamorphosé en bourricot porte les oreilles aux coudes et est affublé d’une corde-organe à pompon qui caresse Titania sur toutes ses parties intimes. Ses trépidations accompagnées de petits cris entraînent dans son sillage la reine des elfes, tour à tour étranglée ou en commande de l’appendice. Voilà sans doute la scène la plus authentiquement drôle et troublante de bestialité qu’il nous ait été donné de voir dans un Songe d’une nuit d’été dansé. Les autres comparses ne sont pas en reste. Pour la « tragédie de Pyrame et Thysbé » – avec accouchement drolatique des mères des deux héros, lion loufoque, lune en latex, arbre-mur poétique et Thysbé dragqueen en coquet jupon de dentelle – les protagonistes ravissent par une gestuelle par tressautements à la fois dérisoire et touchante.

Le Songe. Ballets de Monte Carlo. Photographie Alice Blangero.

On rit beaucoup.

Mais, la noce, elle, n’apprécie pas. Et les pauvres artisans sont, eux aussi, rudoyés. Le Songe de Jean-Christophe est décidément plein de violence sociale.

Était-ce absolument nécessaire ?

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Monte Carlo : une Belle sans fuseau mais pas sans piquant

15879451_10155007309634866_341534627_nOffrir une relecture audacieuse du ballet des ballets (La Belle aux Bois dormant) tout en revenant aux origines (le texte intégral du conte de Charles Perrault) : tel est le pari de Jean-Christophe Maillot lorsqu’il crée la « Belle » en 2001. Quinze ans plus tard, le chorégraphe fait évoluer son ballet, lui offre de nouveaux costumes et un couple d’étoiles du Bolchoï. Notre correspondance viennoise y était et a adhéré pleinement à la proposition monégasque.

L’objectif du conte de Perrault est une mise en garde contre les mariages trop hâtifs : le sommeil de La Belle et les épreuves traversées par Le Prince symbolisent le temps de maturation nécessaire. Le mariage n’est ensuite pas un long fleuve tranquille prévient le moraliste : la Belle et son Prince devenu Roi ont maille à partir avec la mère de celui-ci, une ogresse qui rêve de dévorer belle-fille et enfants, au sens propre et figuré. Ce n’est qu’en tuant le père, la mère castratrice en l’occurrence, que le bonheur plein est envisageable.

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Jean-Christophe Maillot ne se contente pas d’utiliser de manière anecdotique la fin du conte oubliée par l’imaginaire collectif, Petipa et Disney. Il en fait partie intégrante de sa relecture : il gomme la réalité factuelle des cent ans et lui donne toute sa place symbolique en nous présentant deux mondes opposés qui finissent par s’unir: l’Univers du Prince et celui de la Belle.

Le chorégraphe a ensuite eu l’idée de génie de relier les deux mondes par le biais de la sexualité prise au sens large, de la séduction à la maternité en passant par l’éducation sexuelle forcée ou romanesque. Mais bien que les protagonistes ne pensent qu’à « ça », l’écueil de la vulgarité est heureusement tout à fait évité sur scène.

Les futurs parents de la Belle se lamentent de ne pas avoir d’enfants. Il interdisent dans tout le royaume la procréation et donc la fornication. Certains hardis de la Cour (les Pétulants) s’en moquent et les ventres des femmes (des ballons de baudruche) s’arrondissent. Leur immaturité face à l’avenir s’exprime par une danse burlesque, les couples sont comme de futurs parents adolescents.

La colère du couple royal face à la désobéissance fait évidemment écho à l’attitude du Roi du ballet original face aux paysannes filant la quenouille. Le courroux est apaisé par la fée Lilas qui donne une raison de vivre au couple en placant un ballon/utérus dans la couronne de la Reine. Celle-ci batifole avec ce ballon qui s’arrondit à vue d’oeil. Carabosse, qui a les traits de la mère du Prince à qui la fée Lilas raconte l’histoire dans une boule de cristal, tente sans succès de le crever des ses ongles crochus.

Le mal n’a aucune difficulté à prendre sa revanche lorsque La Belle, née puis femme, est présentée au monde. Ses parents l’ayant surprotégée dans une bulle de tendresse, elle suffoque aux assauts sexuels de ses prétendants dont Carabosse excite les penchants lubriques. La bulle, de plastique, est réelle sur scène mais lorsque les hommes la crèvent pour mieux déshabiller la princesse, de l’air manque à La Belle au sens propre et figuré. La victime se sent coupable et fuit son Univers.

La fée Lilas la conduit vers un homme digne d’elle : le Prince qui a déjà surmonté bien des épreuves psychologiques en osant quitter sa mère. La Belle prend les choses en main et embrasse la première, le premier baiser dure des minutes. On pense au ballet « Clavigo » de Roland Petit, crée deux ans plus tôt en 1999 pour le Ballet de l’Opéra de Paris, où un semblable interminable baiser est donné à voir lors de la rencontre des deux protagonistes principaux.

L’hymen est tourmenté par la mère ogresse. Le Prince devenu Roi, son père fallot finissant étranglé par son épouse dominatrice, est pétrifié mais La Belle lutte vaillamment. Sa Belle mère lui révèle que Carabosse/ le pervers violeur et elle ne font qu’un. L’héroïne est déstabilisée mais ne trébuche pas : elle la terrasse par un french-kiss vigoureux qui envoie la sorcière s’empaler dans le décor, fait d’épines comme de juste.

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Face à l’intelligence et la multiplicité du propos, on est un peu décu par un langage chorégraphique trop sage à notre goût : on a connu et connaîtra Jean-Christophe Maillot plus inventif de ce côté. Certaines longueurs ne sont pas évitées : par exemple « l’Adage à la Bulle » ou les huis-clos entre Le Prince et ses parents ne sont pas exempts de redites. La qualité des interprètes et, redisons-le, le fabuleux sens de la narration du chorégraphe, font oublier cette réserve.

Tous les danseurs des Ballets de Monte Carlo sont d’excellents acteurs et techniciens. Stephan Bourgond impressionne particulièrement dans le rôle de la mère du Prince et de Carabosse : il réussit à être à la fois féminin et masculin sans être androgyne. On n’est pas prêt d’oublier ses regards venimeux et équivoques.

Olga Smirnova s’empare du rôle de La Belle à corps perdu. Sa plastique se coule avec pudeur et féminité dans l’académique presque transparent qui constitue presque l’essentiel de son costume. Ses bras et ses hanches ondulent avec délice sur la partition de Tchaikovsky. En bref, son naturel émeut au-delà des mots.

Le tempérament discret de Semyon Chudin sied bien au rôle du Prince, figure beaucoup moins forte que celle de la Belle malgré la longueur de son parcours initiatique. Son élégance fait toujours plaisir à voir et c’est un excellent partenaire. Olga Smirnova est sublimée dans les pas de deux qui glissent avec une évidence confondante.

Les décors et costumes sont des acteurs à part entière du ballet. Les épines du fond de scène font écho aux doigts crochus de la mère castratrice. La fée des Lilas, fil conducteur entre l’Univers sombre du Prince et l’Univers lumineux de La Belle porte un astucieux tutu noir et blanc. La mère de La Belle et sa fille laissent découvrir un cercle de peau nue autour de leur nombril, comme une béance à combler ou une promesse d’avenir. Les personnages de l’Univers du Prince sont corsetés de métal et lors de sa fuite l’amoureux en devenir jette avec rage sa prison vestimentaire.

On ressort de la salle de spectacle léger comme une bulle et empli de profondes réflexions d’ordre psychanalytique. À chacun sa clé de lecture selon son vécu et sa sensibilité.

« La Belle », Nouvelle production, Première du 28 décembre 2016 par Les Ballets de Monte Carlo, Salle des Princes – Grimaldi Forum
Ballet en trois actes, Chorégraphie de Jean-Christophe Maillot, Musique de Piotr Illitch Tchaikovski, Orchestre Philarmonique de Monte Carlo sous la direction de Kevin Rhodes,  Scénographie d’Ernest Pignon-Ernest, Nouveaux costumes de Jérôme Kaplan.
L’univers du Prince : Semyon Chudin (Le Prince, artiste invité) Stephan Bourgond (La Reine Mère/Carabosse), Christian Tworzyanski (Le Roi), Mimoza Koike (La Fée Lilas)
L’Univers de La Belle : Olga Smirnova (La Belle, artiste invitée), Marianna Barabas (La Reine), Alvaro Prieto (Le Roi), Alessandra Tognoloni, Katrin Schrader, Anna Blackwell (Les trois Fées)

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