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Lac des Swans (Bordeaux)

P1080799Fenella et Cléopold sont allés à Bordeaux pour assister à une représentation de la production Charles Jude du Lac des Cygnes le 28 juin en matinée. En croisant leurs textes au moment de l’édition, ils se sont rendus que s’ils ne s’étaient pas exprimés dans la même langue, ils avaient vraisemblablement vu la représentation d’un même œil. Ils ont même produits des textes sensiblement de la même longueur (c’est dire que ce n’est pas court…). 

Honneur aux dames! English version

Fenella : “Chewing the food of sweet and bitter fancy.” (Act 4, Scene 3)

Charles Jude’s rich and flavorful production fills up the stage and makes it look bigger. Bravo to the supernumeraries who seamlessly integrated themselves into a seasoned and dignified ensemble. No mistakes.  But I have become so addicted to the Nureyev “too many notes” version that at first I couldn’t help longing for some more complex chorales and/or the ripple of sweeping bows by the boys as they exit their polonaise towards the end of Act 1.  Then I forgot all about that. Bordeaux’s “Swan Lake” satisfies.

 One aspect of this version strikes me as pretty odd, though. If Neumeier’s choice of specifying mad King Ludwig’s Neuschwannstein made unexpected sense – almost to the point you want to say “duh –  Jude inexplicably zeroed in on Scotland. While the misty land of the sylphide and Sir Walter Scott certainly lends itself to pretty and colorful costumes, this choice seems to add nothing else to the drama at hand. Or, to rephrase, isn’t used to add something more.

  “If thou remember’st not the slightest folly/That ever love did make thee run into,/Thou hast not loved.”

(Act 2, Scene 4)

A more passionate, noiselessly-fleet Siegfried than Oleg Rogachev’s would be hard to find. In his debut in the role, this young dancer proves mature enough to understand how to play “young and noble but  still immature.” Always aware, always making eye-contact, he quickly got over a bit of dryness in his legs, and even made his somewhat blocked energy during the anguished solo near the end of Act 1  – I’m so lonely, there’s no point to my existence — seem dramatically apt. For the rest of the afternoon, I concentrated on relishing his long legs and soft plié and completely engaged upper body.  He’s a generous dancer: expressive and eager, elegant but still just the right shade of boyish. You want to root for his Siegfried.

A fool, a fool! I met a fool i’the forest” (Act 2, Scene 7)

 In keeping with many thoughtful – but not always fully smoothed out — hommages to the strengths of the other versions Jude knows so well, here Wolfgang =Rothbart.  A double role as in Nureyev’s Parisian production, he is Siegfried’s tutor by day and swan torturer by night (or at least it’s the same dancer. Some kind of clearer parallels need to be added to the staging). As in Bourmeister’s, he is also a ringmaster who brings the character dancers onstage for Act 3 (but then why are they surprised by his dastardly deeds? Had they only hooked up with him in the cab from the train station?)  The production has been around long enough for these distractions to have been fixed.

 Alert, vivid, working with what he was given, Alvaro Rodriguez-Piñera made as much a statement as possible in the role.  The power and control he used to fuel his explosive airborne solo in Act 3 made the clunky costume, possibly inspired by a hand-grenade, seem rather fitting after all.

 “I do desire we be better strangers.” (Act 3, Scene 2)

 The last time I saw her, Mika Yoneyama relaxed poise completely charmed me in Serge Lifar’s “Suite en blanc.” I was so pleased that she would now have a chance to bring a fresh perspecive to Odette/Odile. Maybe it was first-time jitters, but when this tall and beautifully-formed and beyond technically irreproachable talent as Swan Queen first faced her lithe and lively and ardent prince in the forest…I nearly cried. But for the wrong reasons.

 Lovely lines and picture perfect, Yoneyama was concentrating so hard on making every step correctly fit a ballet manual that she didn’t manage to let her body go somewhere that would have allowed it to register the shock of Odette’s first encounter with Siegfried. Fluttering a bit, eyes downcast, she seemed…unruffled. No fear, only mild disappointment as expressed by the evenly-spaced shifting of weight from one toe to the other. Indeed, I wondered whether some coach hadn’t given her the bad advice that she should somehow be thinking: “I’ve seen you princes come and go and at this point I’m just not about this. Anyway, it’s hopeless. I’ve seen Act 4 already.” (And, boy, is this one’s ending probably the most depressing ever). The steps continued to flow: precise and impersonal. This turned Rogachev’s Siegfried into the one hopelessly beating his wings against a pane of glass:  a kind of deluded Franz, desperately trying to woo a girl with enamel eyes.

 That is not what audiences seek in Swan Lake, I fear. And not, I think, what this O/O wanted either! This is such an Everest of a role that nerves, or an attack of shyness, or a desire to step into a pantheon’s worth of shoes can fill up your brain until it flirts with implosion. It took nailing the second set of attitude turns in the 3rd act variation to finally bring on an unguarded moment of release in her body.

 Then, poof! Her eyes flashed and Odette’s heart began to beat as she swivelled away from the line of desperate swans in Act IV. Aha. I wish I had been able to stay in Bordeaux and see what happened once Yoneyama was released from the spell of her own and everyone else’s expectations.

 All quotes, as you guessed, are from Shakespeare’s “As You Like It”
Le Lac des Cygnes. L'acte 3 et sa tempête...

Le Lac des Cygnes. L’acte 3 et sa tempête…

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Cléopold : Un Lac de synthèse

Charles Jude, directeur depuis bientôt vingt ans du Ballet de Bordeaux, et signataire de cette version bordelaise, a dansé à l’Opéra de Paris deux versions du Lac des Cygnes : celle de Vladimir Bourmeister et celle de Rudolf Noureev créée sur lui-même et Elisabeth Platel en 1984. À ce titre sa propre version du premier chef d’œuvre de Tchaïkovski est passionnante. Charles Jude semble avoir décidé de garder le meilleur des deux versions. De Bourmeister, il retient l’invasion du palais par Rothbart, accompagné des danses de caractère qui semblent ensuite narguer le prince. À l’acte 4, il garde l’idée de la tempête qui engloutit les amants (mais pas le triomphe final), la longue théorie de cygnes qui quitte mélancoliquement de plateau tandis qu’Odette se débat au milieu des quatre grands cygnes farouchement opposés au pardon du prince parjure. De Noureev, Charles Jude conserve l’amalgame du personnage du percepteur Wolfgang et du magicien Rothbart, l’ajout d’une variation pour le prince à l’acte 2 (même si c’est dans une autre chorégraphie) ainsi que les passages de la tradition « Kirov » intégrés à la variation parisienne (ainsi le traditionnel pas de trois enlevé avec beaucoup de ballon par Ashley Whittle, Diane Le Floc’h et Marina Guizien).

La production est plaisante à l’œil. On n’ira pas chercher trop loin la raison pour laquelle l’action a été transposée en Écosse (Rothbart serait-il un avatar du monstre de Lochness ?) puisque cela permet de jolies harmonies de tartans pourpres et orangés à l’acte 1 et à l’acte 3 (Philippe Binot). Comme pour la version Noureev, les tutus des cygnes sont globalement dépourvus de plumes. Les décors pour les actes de palais sont également intéressants. Le premier acte présente un parc dominant le cirque montagneux qui servira de cadre à l’acte 2. Côté jardin, une énigmatique divinité féminine avec un pot renversé à ses côtés, figure l’élément aquatique. À l’acte 3, la salle du palais royal est décorée d’une fresque, immense agrandissement d’un tableau allégorique. Un peintre se concentre sur une toile représentant un paysage lacustre. Dans son dos, Hermès, dieu de l’inspiration débridée mais aussi du mensonge semble être là pour le conseiller mais, dans le même temps regarde par derrière, vers le trône royal, un doigt posé sur sa bouche. C’est dans le paysage sur chevalet du peintre qu’apparaît Odette désespérée lorsque le prince s’est parjuré. Brillante idée.

La chorégraphie de Charles Jude  ne s’aventure pas sur le terrain du contrepoint comme le fait celle de Noureev mais le résultat final n’est jamais ennuyeux. Le corps de ballet, bien réglé, sans raideur, est très école française. L’attention est portée sur le haut du corps et la noblesse des ports de bras. Aux actes 2 et 4, ceux des cygnes sont sobres, aux antipodes de ces délires décoratifs qu’on confond trop souvent avec le lyrisme. Les danses de caractère sont bien construites. La Csardas est ce qu’il faut dans le sol et met bien l’accent sur la présentation du pied dans le développé (Marc-Emmanuel Zanoli et Marina Kudryashova) ; la danse espagnole est capiteuse à souhait (Stéphanie Roublot, elle aussi bien ancrée dans le sol que ses quatre toréadors sont bondissants). La napolitaine (intégralement féminine) et la Mazurka sont très enlevées avec de jolis temps en l’air.

Tout n’est cependant pas entièrement abouti dans cette version. Quelques chausse-trappes dramaturgiques empêchent parfois d’adhérer totalement à l’action. Si les danseurs de caractère sont des suppôts de Rothbart, pourquoi, au moment du dénouement dramatique de l’acte participent-ils à l’affolement général ? De même, le rôle du sorcier est d’un dessin hésitant. Charles Jude, s’il reprend l’idée du Précepteur magicien, ne lui donne pas grand-chose à faire à l’acte 1 qui montrerait son ascendant sur le prince. À l’acte 3, lorsqu’il fait son apparition en compagnie du cygne noir et des danseurs de caractère, rien dans l’assemblée ne semble indiquer que Rothbart est reconnu par les membres de la cour. L’entrada du pas de deux du cygne noir n’est pas transformée en pas de trois. En revanche, le Rothbart écope d’une variation ; une occasion pour Alvaro Rodriguez Piñera de montrer sa vélocité et son beau temps de saut. Plus qu’un maléfique enchanteur, on verrait plutôt en lui un Puck facétieux (il ferait des merveilles dans le « Songe » de Neumeier –un double-rôle là aussi) mais on ne boude pas son plaisir.

Pour ses sept représentations du Lac, le ballet de l’Opéra de Bordeaux disposait de deux distributions. Le 28 juin, la distribution « maison » accomplissait un double début dans les rôles du prince Siegfried et d’Odette-Odile. Oleg Rogatchev bénéficie d’un physique de prince idéal : longiligne, l’œil et le cheveu clair. Ses longues lignes ont une éloquence naturelle. Son phrasé et son lyrisme ne sont pas sans évoquer l’ancienne tradition Kirov (son entrée désespérée à l’acte 4, nous a fait penser à Konstantin Zaklinsky, prince noble et grand technicien des années 90). Son exécution de la chorégraphie n’est certes pas toujours parfaitement maîtrisée mais on peut imputer de petits relâchés de genoux à la pression d’une prise de rôle.

Sa partenaire, Mika Yoneyama, bénéficie également de nombreuses qualités qui feront un beau cygne : lignes longues, arabesque facile, plié crémeux (qu’on avait remarqué lors des soirées Lifar). Pour cette première, elle semblait malheureusement avoir mis l’accent sur la sûreté technique plutôt que sur l’interprétation. Son cygne blanc manquait cruellement de fragilité et son cygne noir de relâché.

Surtout, son approche contrastait un peu trop violemment avec celle de son partenaire : dans le pas de deux du cygne noir, Siegried vient disputer Odile à Rothbart et l’attire à lui. Oleg Rogatchev, très chevalier servant, s’empresse mais ne fait qu’effleurer les doigts de sa partenaire, comme si elle était une fleur fragile. Impression contredite immédiatement par mademoiselle Yoneyama qui s’accroche brusquement à son cou pour effectuer une arabesque penchée aussi parfaitement à 180° qu’elle est inexpressive. Le pauvre prince a tout à coup l’air bien falot.

Il n’est pas sûr que ce couple sera à retenter pour ce ballet même si chacun à très certainement un bel avenir dans son rôle respectif.

Le Lac des Cygnes : Mika Yoneyama et Oleg Rogatchev ©SigridColomyes

Le Lac des Cygnes : Mika Yoneyama et Oleg Rogatchev ©SigridColomyes

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Roses Bloom Beyond Paris: A Tale of Music and Dance in Toulouse and Bordeaux (1/3)

ABOUT ORCHESTRAS AND THOSE WHO DO AND DO NOT UNDERSTAND WHAT THE FOX MEANT BY “TO BE TAMED.”

“May I sit down?” came now a timid inquiry from the little prince. “I order you to do so,” the king answered him… [all citations are from Antoine de Saint Exupéry, “The Little Prince,” translation by Katherine Woods, 1943.

I can still taste the music. Henri Sauguet’s deep and melodious melancholy for Les Mirages and Les Forains. He seemed to have dipped a finger into Satie’s cocktails yet have shaken off those drops of bitters. Honneger’s wild score for Icare went down like a Black Russian: “just what is in this tasty thing? Percussions only? I had no idea they could be so varied and so peppery and creamy.” Debussy? Sauternes, golden and daring to be swallowed whole. Lalo? Shots of vodka, invigorating and intoxicating. These ridiculous analogies? Due to the utter involvement and unblemished playing of Toulouse’s Orchestre National du Capitole and the Orchestre National Bordeaux Aquitaine.

Each group was led by an enormously committed conductor — Philippe Béran and Nathan Fifield, respectively— who actually watch and respond to what the dancers are doing. There is no shame in slowing down or accelerating, in picking up a nuance, while playing all the notes faultlessly, is there? After years of irritation with the sloppy rhythms and false notes served up by the Paris Opera’s orchestra whenever even some of its titular members deign to park their bottoms in the pit, here I could actually enjoy the dance — without wincing. More than that, I could savor the music completely dry. Conducted with force, yet sensitive to each flavorful layer of instrumentation, all the music for once really supported the dance. For two performances, I thought I was back at Carnegie Hall after too much champagne: when the music is so good you start to imagine little groups of dancing figures float across the proscenium.

But here I just needed to stare at the stage to make the music sound even better. My eyes could drink in the dancers of Toulouse and Bordeaux. While it’s too late for any Anglophones to catch this series of performances, the next time you come to France maybe you should seriously consider checking out what’s on in these cities located only a few hours from Paris. Don’t go unless the ballet or opera is on and let yourself be lifted up in the air by real, not recorded, music. Unlike the U.S., here we still have regional companies that present offbeat programs – no yearly, automatic, soul-deadening, demeaning, Nutcrackers in sight – even if Bordeaux and Paris have scheduled some for this December, that’s for the pleasure of playing around (in Paris, Nuts only shows up randomly every once in a while).

Or so I thought.

“We do not record flowers,” said the geographer. “Why is that? The flower is the most beautiful thing on my planet!” “We do not record them,” said the geographer, “because they are ephemeral.”/ “My rose […] perfumed all my planet. But I did not know how to take pleasure in all her grace.”

Alas, the hat passed around stage near the end of Les Forains turns out to be more timely than one would wish. So much great potential in regional theater turns out to be utterly underfunded due to political short-sightedness on the part of local and central government. These “geographers of nothing” seem to have become blind to why the ballet, from the era of Louis XIV until very recently had never been considered a luxury for the res publica, but a reservoir for national pride. Ballet was born in France! All these regional companies should not be facing the same existential struggle as American companies.

Have we learned nothing, then, since the 1940’s? These two companies – and others — need to be watered and protected, like the beautiful plants they are. Kader Belarbi and Charles Jude — despite the impatient and stingy hand of bureaucracy — choose ballets and dancers that do indeed prove that they both see from the heart.

Tomorrow and after tomorrow, I will tell you precisely how I spied not one perfect rose, but two.

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Bordeaux : Lifar dansé au présent

P1080799Bordeaux Icare… Hommage à Lifar. Ballet de l’Opéra de Bordeaux. Dimanche 26/10/2014

Avec le ballet de l’Opera de Bordeaux, le programme se concentre sur le Lifar choréauteur des années trente. Icare et la relecture du Faune datent tous deux de 1935.

Icare naquit  accompagné du fameux manifeste du chorégraphe où Lifar définissait sa conception de la création chorégraphique comme œuvre totale. On imagine sans peine le choc qu’a pu provoquer en 1935 cette pièce dansée uniquement sur un arrangement de percussions d’Arthur Honegger et de Karl Szyfer avec une chorégraphie à la fois minimaliste (à base de batterie en réponse à la percussion) et expressionniste (des mouvements amples évoquant le théâtre antique plus que la pantomime); Lifar réutilisera ce style « minoen » dans Phèdre en 1950. Le parallèle est d’ailleurs renforcé depuis que le ballet a été « rhabillé » par Picasso dans une palette aussi tonitruante que celle de Cocteau pour Phèdre. Cela sert-il réellement l’œuvre ? Pas sûr. Cette esthétique « faïence de Vallauris » incruste le ballet dans une période, les années De Gaulle- Malraux, qui n’est pourtant pas la sienne. Il est des associations décor-chorégraphie qu’on ne peut rompre sans faire perdre l’un ou l’autre. C’est le cas de Mirages. Mais pas ici. En fait, le ballet de Lifar souffre actuellement de sa production Picasso 62 comme l’Orphée de Balanchine de sa production Noguchi 1948. On rêve de voir ces ballets dansés en costumes de répétition.

Icare : Les amis dans le décor de Picasso. Photographie Sigrid Colomyès. Courtesy of Opera National de Bordeaux

Icare : Les amis dans le décor de Picasso. Photographie Sigrid Colomyès. Courtesy of Opera National de Bordeaux

Car il y a d’immenses qualités dans Icare. Les évolutions des amis (4 garçons et 4 filles) avec leurs savantes et brutes architectures mouvantes sont à la fois simples et directement expressives. On se prend à s’émerveiller devant de simples tours en l’air que le corps de ballet – très homogène – achève soit de face, soit de dos, nous transportant dans un tableau cubiste. On distingue aussi ce que la chorégraphie créée par Lifar sur lui-même avait de force, même si l’Icare de cette matinée, Igor Yebra, semblait ne jamais l’attaquer franchement du pied. Un rôle tel qu’Icare, avec ses lentes pirouettes s’achevant sur des poses plastiques, ne supporte ni l’approximation ni le timoré. Or, c’est ce qui semblait caractériser l’interprétation de l’étoile bordelaise. Du coup, ses rapports avec le reste des danseurs sur le plateau ne sortaient pas clairement: il n’était ni un chef pour les amis ni réellement un fils pour le Dédale de l’excellent Ludovic Dussarps.

Timoré, il ne faut pas non plus l’être quand on interprète le Prélude à l’après midi d’un faune que Lifar a remodelé pour en faire un solo.

L’expérience est fascinante. Dans un décor frontal qui rappelle plus le douanier Rousseau que Bakst, on observe une chorégraphie à la fois proche de celle de Nijinsky (elle recourt à des poses « aplaties » inspirées des vases à figures noires de la Grèce archaïque ou bien des bas-reliefs égyptiens) et, en même temps, complètement renouvelée. Ce n’est pas simplement parce qu’elle supprime les nymphes mais également parce qu’elle réalise une petite révolution copernicienne en donnant de la chair à l’esthétique de bas-relief du ballet original. Il ne s’agit plus d’un épisode de rencontre manquée mais bien d’autosuggestion. Tout en traduisant la passion de Lifar pour la forme plastique – tout particulièrement la sienne, on le concède–, l’absence des nymphes nous recentre sur la psyché du Faune. L’écharpe est bien là, abandonnée. Et comme sa propriétaire n’a pas pris forme physique, on voit la créature mi-animale renifler son parfum dans l’air. À la fin de la pièce, après l’orgasme imaginé par Nijinsky, le Faune se retourne et finit sur le dos, appuyé sur un coude ; comblé. Plus qu’à l’esthétique archaïque du ballet d’origine, c’est à la statuaire baroque que Lifar se réfère. Le chorégraphe n’hésite pas à briser la ligne de l’original pour, ne serait-ce que brièvement, y introduire la courbe et l’ellipse.

Dans le faune, Alvaro Rodriguez Piñera, tout en respectant la lettre de la chorégraphie et ses débordements expressifs, parvient à rester sur le fil : jamais cabotin, jamais complètement narcissique non plus. Tout en marchant de manière stylisée mais nerveuse, il agite ses pouces d’une manière explicite. Mais ce qui pourrait être obscène ne l’est pas avec lui. On a plutôt l’impression d’un insecte qui ferait une parade d’amour en agitant ses antennes pour une parèdre cachée quelque part dans la coulisse. La grande nymphe devient accessoire quand sa présence est suggérée de manière si suggestive.

Suite en Blanc : Ballet de l'Opéra de Bordeaux. Photographie Sigrid Colomyès. Courtesy of Opéra National de Bordeaux

Suite en Blanc : Ballet de l’Opéra de Bordeaux. Photographie Sigrid Colomyès. Courtesy of Opéra National de Bordeaux

Avec « Suite en Blanc », c’est un Lifar plus maître de son style que l’on rencontre. En 1943, l’interprète-choréauteur et le ballet de l’Opéra de Paris se sont en quelques sortes « acculturés ». Les bizarreries du  » barbare Lifar » semblent s’être bonifiées sous le vernis d’élégance de l’école française qui elle, a gagné en virtuosité. Force nous est de reconnaître que ce vernis était bien mieux défendu par le ballet de Bordeaux que par l’Opéra de Paris lui-même lors des dernières reprises de ce ballet.

Oh ! Sacrilège ? Je m’explique. L’interprétation de « Suite en Blanc » par La première troupe nationale ressemble trop souvent à un coffre à bijoux où des pierres précieuses voisineraient en vrac avec de la pacotille. Deux ou trois apparitions fulgurantes réveillent par intermittence un ballet dansé par des interprètes plantons qui ânonnent leur chorégraphie comme on dit un Pater et trois Ave. À Bordeaux, on ne présente pas nécessairement toujours des diamants de la plus belle eau (l’étoile maison, Oksana Kucheruk ne convainc pas vraiment dans « la cigarette » à force de vouloir faire preuve d’autorité et Roman Mikhalev est plus précis qu’enthousiasmant dans la Mazurka), mais le tout est enchâssé dans une vraie monture dynamique. Les numéros s’enchaînent avec naturel et la partition – par ailleurs très bien défendue par l’orchestre sous la direction de Nathan Fifield – scintille encore davantage. Les danseurs de Bordeaux servent avec brio cette chorégraphie quand les parisiens se trouvent bien assez bons de la ressortir de temps en temps de la naphtaline. À regarder l’élégante « Sieste » (Melles Cerruti, Navarro et Bellardi), le « Thème varié » plein de chic teinté d’humour (Vanessa Feuillate, Samuele Ninci et Ashley Whittle), le « Presto » enflammé par Sara Renda entourée d’un quatuor de gaillards à la fois énergiques et moelleux puis enfin tout le corps de ballet rendant justice à ces charmantes ponctuations en forme de rideau qui s’ouvre et puis se ferme sur les solistes, on n’était pas loin de ressentir l’émotion qui s’était saisie de nous lorsque le Miami City Ballet d’Edward Villella nous avait montré comment Balanchine pouvait être mieux dansé qu’au New York City Ballet.

Tout chorégraphe appartient à son époque. Lifar a embrassé la sienne avec démesure et gourmandise. Faut-il pour autant l’enfermer dans le passé? Non. Son œuvre n’est pas en soi vieillie même si elle est d’une époque. Car quand elles sont prises à bras le corps comme cela a été le cas à Bordeaux, ses chorégraphies appartiennent à notre présent.

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