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Il n’y a pas que le ballet de l’Opéra de Paris à Paris!

Taylor II : Heavens & Hells

Company B - Francisco Graciano - Photo (C) Tom Caravaglia

Les admirateurs de Paul Taylor ont toujours fait remarquer le côté clivé du chorégraphe, capable de produire des œuvres d’une sérénité quasi séraphique mais aussi des pièces d’une cruauté et d’une acidité presque sans limite. Alors ? Y aurait-il un docteur Taylor et un Mister T. ?Le programme du 21 juillet répondait brillamment à cette question.

Docteur Taylor a créé Auréole en 1962. La pièce fête donc cette année ses 50 étés (elle fut créée au mois d’août au Connecticut College mais elle avait été esquissée en France où Taylor était en  tournée). Sur des pièces de Haendel, cinq danseurs (un duo et un trio) égrènent, dans la plus parfaite harmonie, un vocabulaire devenu classique : des marches presque naturelles, des ports de bras dépouillés en auge ou en V, des marches en jetés ou encore ces assemblés en parallèle, presque du folklore hongrois, qu’on retrouve dans de nombreuses pièces du chorégraphe. Le ballet a d’ailleurs été souvent décrit comme le « ballet blanc » de Paul Taylor. On pourrait presque y voir une œuvre baroque où cohabiteraient les représentants de la danse noble et du demi-caractère. Le couple central incarnerait la danse noble. Rien n’est plus clair que dans le solo masculin (créé par Taylor sur lui-même) où tout est axé sur le contrôle des développés et sur l’harmonie des ports de bras. Michael Trusnovec, très beau danseur taylorien, s’y montre d’une grande justesse à défaut de dégager la sensualité de statue animée que rendait si bien un Patrick Corbin. Dans le trio, Francisco Graciano, un petit brun bourré d’énergie, est tout à son affaire dans les sauts. Il batifole avec naturel aux côtés de Michelle Fleet et Heather McGinley parfois rejointes par Amy Young pour un trio qui serait l’équivalent taylorien des petits cygnes. En voyant la pièce pour la première fois, lors d’une répétition finale au Connecticut College, l’éclairagiste de Taylor, Thomas Skelton, avait imaginé une lumière jaune de soleil levant. Paul Taylor lui avait alors demandé s’il était capable de s’en tenir au blanc. Les éclairages sont donc d’une grande neutralité mais l’impression solaire demeure.

Aureole (Michael Trusnovec) (c) Tom Caravaglia
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Dans son autobiographie, Paul Taylor se montre cependant assez peu enthousiaste à l’égard de sa pièce emblématique. Les limites n’y seraient pas assez poussées. Ce n’est certainement pas le cas de Big Bertha (1970, musiques populaires américaines sur orgue de barbarie) qui, 42 ans après sa création, reste très perturbante. Mister T n’est jamais très loin.

Big Bertha : Amy Young, Michael Trusnovec et Eran Bugge. Photo Paul B. Goode©

Dans une fête foraine, un curieux automate musical outrageusement peinturluré (Robert Kleinendorst, méconnaissable dans ses chaussures de drag queen), attire l’attention d’une famille américaine furieusement Sixties. Le père en chemise bariolée, sa femme, la jupe décorée d’une portée musicale, et leur fille arborant un caniche sur la sienne. Chacun y va de son petit square dance mais bientôt, répondant aux bruits inquiétants de l’automate, la petite mélodie du bonheur se détraque. Le père (Sean Mahoney, tout droit sorti d’une photo de l’époque avec sa proprette frange de côté) semble peu à peu s’enivrer au son des rengaines de foire tandis que son attention se déporte de sa femme vers sa fille. Il finira par la violer dans une véritable extase orgiaque tandis que sa femme se consolera dans des plaisirs solitaires. En 13 minutes, on passe du sourire amusé à la tension glacée. Sean Mahoney si délié au début du ballet figure admirablement à la fin une sorte de transi comme on en trouvait sur les tombes de la Renaissance. Big Bertha était-elle la statue du commandeur ? Pourquoi tant de violence ? En 1970, l’Amérique était en pleine guerre du Vietnam. Une génération de jeunes américains, partis en héros avec le souvenir des faits de guerre glorieux de leurs ainés, revenait  conspuée, brisée voire détraquée. Big Bertha est un pamphlet contre tous les nationalismes…

Roses (Silvia Nevjinsky & Patrick Corbin) (c) Lois Greenfield

Après une telle expérience, on avait bien besoin d’un retour du Bon Docteur Taylor qui, dans Roses, sur l’Idylle du Siegfried de Wagner, multiplie les variations sur le thème de l’exaltation amoureuse pour six couples (cinq dans les tonalités de gris et un en blanc). Rien ne vaut Taylor pour transformer des figures acrobatiques en petites pages de poésie. Tête bêche, Parisa Khodbeh et Francisco Graciano font des galipettes lyriques tandis que James Sanson saute tête la première au dessus de Laura Halzack passée d’une chandelle simple à un écart avec une jambe repliée, comme s’il s’agissait d’une simple épreuve amoureuse. Michael Trusnovec et Eran Bugge (couple en blanc), terminent quant à eux la pièce par un bel adage lyrique.

Et puis ? Retour de Mr T ?? Cela ne pouvait pas être si simple. Company B, une des pièces emblématique de la compagnie depuis 1991, est à première vu un ballet solaire dans la veine d’Auréole. Sur des célèbres tubes des Andrews Sisters qui chantaient à la fin des années 40, des danseurs des deux sexes en uniforme de l’armée américaine s’en donnent à cœur joie. Il y a les couples heureux, qui enchaînent quelques passes de swing (Pensylvania Polka pour Laura Halzack et Jeffrey Smith) tandis que Francisco Graciano, frémissant de toute sa colonne vertébrale, saute aux quatre coins de la scène en attendant son grand soir (Tico-Tico). Dans ce monde festif, les garçons les plus improbables attirent  des essaims de jolies donzelles énamourées (James Sanson, irrésistible en géant binoclard) et une fille peut à elle toute seule (Eran Bugge) transformer toute la distribution masculine en lions de chez Medrano par quelques œillades bien senties (Rum and Coca Cola). La pièce est, on vous le dit, roborative. Robert Kleinendorst traduit l’exaltation du jeune homme par des sauts obliques et des roulades au sol à couper le souffle. On a également sa dose de romantisme avec le solo de la fille sur « I Can Dream, Can’t I ? » (la très brune Parisa Khodbesh et son lyrisme inné) et le pas de deux entre Amy Young et Sean Mahonney. Le bonheur ? On en oublierait presque que parfois, un danseur s’effondre en plein milieu d’un groupe en liesse, que les garçons qui traversent la scène au ralenti et en contre-jour miment des lancers de grenade et des assauts à la mitraillette. On pourrait ne pas remarquer qu’Amy Young, à la fin de son pas de deux sur « There Will Never Be Another You », s’agenouille comme on le fait devant une tombe. Celle d’un soldat.

Company B (James Samson) (c) Photo : Paul B. Goode

Company B est un bon moyen de rappeler qu’il n’y a pas de Dr Taylor ou de Mr T. Paul Taylor n’est pas un créateur manichéen. Avec lui, la joie est toujours teintée de mélancolie et l’horreur arbore son plus beau sourire caustique.

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Taylor I : « Intermittences du cœur, intermittences du corps »

Company B - Francisco Graciano - Photo (C) Tom Caravaglia

Jeudi 20 Juin : Paul Taylor Dance Company. Chorégraphies Paul Taylor. Gossamer Gallants (Smetana, 2011) ; The Uncommitted (Pärt, 2011), Syzygy (Donald York, 1988).

La Paul Taylor Dance Company présentait cette année treize œuvres réparties sur une dizaine de soirées. En en choisissant trois d’affilée, j’ai réussi à en voir 10. Me voilà donc submergé de Taylor. Or, comme l’a déjà bien exposé James, l’œuvre du chorégraphe comporte une palette de couleurs très étendue… Eh oui, il fallait que je la fasse : « Taylor is rich ». Comment rendre compte de cela sans tomber dans l’inventaire fastidieux ? Le projet est moins difficile qu’il n’y paraît.

C’est toujours fascinant de voir une troupe dirigée par son chorégraphe fondateur. Les danseurs n’y ont pas un « style », ils parlent une langue natale. Si bien que chaque programme très divers, comportant 3 ou 4 œuvres, semblait avoir sa petite musique, discrète mais tenace.

Sur les accents vitaminés d’une page d’un opéra comique de Smetana (La fiancée vendue), Taylor nous offre, avec Gossamer Gallants, une aimable et roborative pochade sur l’incommunicabilité des sexes. Vêtus de ridicules combinaisons à faux pectoraux, les danseurs masculins de la compagnie, déjà bien dotés de ce côté (Michael Trusnovec, sculptural géant blond, mène la danse), figurent des moucherons patauds, voletant au dessus d’un improbable château médiéval vu en plongée verticale. Les costumes mettent l’accent sur leurs pieds de danseurs modernes, de puissantes spatules qui s’enfoncent de toute leur surface dans le sol. Les filles, menées tambour battant par Michelle Fleet, sanglées dans des combinaisons vert pomme à paillettes, figurent de « séduisantes » lucioles qui agitent avec un enthousiasme communicatif leurs antennes montées sur ressort, aussi bien que leur popotin, également généreusement articulé. Les moucherons, des adolescents attardés comme on en rencontre si souvent dans la rue en ville les vendredi soirs, égrènent leur partition éculée de parade amoureuse devant des femelles qui ne s’en laissent pas compter. La fin est courue d’avance. Les chasseurs deviennent les proies, pour le grand plaisir de la salle.

Avec The Uncommited, c’est l’incommunicabilité des êtres qui est développée. Le vocabulaire taylorien y apparaît dans tout sa noblesse. Taylor choisi un nombre impair de danseurs (11) pour marquer l’impossibilité dans ce monde de former une paire. La musique elle-même est un montage disparate qui appartient autant à Arvo Pärt qu’aux compositeurs qu’il cite. Dans les costumes automnaux de Santo Loquasto, les groupes se font et se défont sans crier gare, soit pour laisser un individu-interprète aux prises avec lui-même (Robert Kleinendorst y est particulièrement émouvant dans son développement du vocabulaire taylorien : un forme de lyrisme sans emphase avec de très beaux ports de bras) soit pour d’improbables pas de deux, à la fois harmonieux pour l’œil mais comme privés d’alchimie : « Uncommited ». Désengagés.

Une fois cette navrante réalité posée, Syzygy, sur la musique très années 80 de Donald York (un mélange d’instruments classiques et de synthétiseurs) faisant écho aux costumes de Santo Loquasto, conclut la soirée en affirmant que dans un monde d’individus, un point référent est nécessaire afin de ne pas sombrer dans le chaos. Ici, les danseurs sont mués par une énergie quasi électrique : traversant la scène comme des fusées, effectuant plusieurs solos en même temps et occasionnellement des duos et trios plutôt agonaux, ils ressemblent moins à des astres (la syzygie, nous informe le programme, est la configuration en ligne droite de corps célestes en gravitation) qu’à des électrons en recherche de noyau. Car même à l’arrêt, les danseurs continuent le mouvement. Leur colonne vertébrale ondoie et agite des bras qui semblent désormais désossés. Le noyau, le nécessaire point référent et espoir d’harmonie, est incarné par Michelle Fleet, une danseuse noire à la carrure ramassée et solide qui accomplit, imperturbable et noble, une promenade récurrente sur tous les pôles du plateau.

De quoi mettre le spectateur conquis que je suis sur orbite…

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A Taylor with many colors

Company B - Francisco Graciano - Photo (C) Tom CaravagliaPaul Taylor Dance Company aux Étés de la danse 2012, Théâtre national de Chaillot. Soirées des 19 et 23 juin.

 L’éclectisme de Paul Taylor est tel qu’on n’arrive pas toujours à assigner une œuvre à une époque. La lumière vient presque toujours de Jennifer Tipton, à cinq exceptions près depuis l’opus n°42.  L’inspiration, elle, est multiple et l’humeur changeante. Dans le petit échantillon vu ces derniers jours à Chaillot, les pièces les plus marquantes sont celles où la couleur l’emporte sur le noir et blanc.

Le chorégraphe dit avoir trouvé l’idée d’Esplanade (1975) en voyant une jeune fille courir pour attraper son autobus. Le premier mouvement, empreint de bonne humeur pieds nus en jean mandarine et robe claire, est riche en sautillés et en incessants changements de direction. Par la suite, il y a des glissades et des roulés-boulés que toute personne normalement constituée n’oserait que sur le sable, et dont les danseurs de la compagnie – des personnalités pas formatées, toutes reconnaissables – maîtrisent les périls. On retrouve l’exubérance de ces sauts prolongés au sol, dans une apparence trompeuse d’improvisation, dans l’étonnant Syzygy (1987). Des personnages narcissiques s’agitent comme autant de monades, dans un fol tourbillon d’où émerge Michelle Fleet, étonnamment bondissante aussi dans Esplanade.

 Beloved Renegade est, si l’on comprend bien, la version empesée de Company B, où les jeunes des années 1940 feignaient d’oublier la guerre sur les chansons des Andrew Sisters. La mort rode aussi dans Beloved, mais la pièce croule sous un conflit de références. Le programme donne des extraits des Feuilles d’herbe de Walt Whitman, découpés en six morceaux qu’on a du mal à identifier sur scène. On peine à percevoir en plus la correspondance avec le Gloria de Poulenc, qui lui-même comporte des paroles. Les résidus de latin qui flottent dans le cerveau du spectateur interfèrent doublement avec la perception : passe encore que « Laudamus te », par exemple, n’ait pas de parenté d’humeur avec « I sing the body electric », on a déjà oublié Withman ; mais la chorégraphie elle-même semble à maints moments aussi très éloignée du moment musical. Parfois, à l’inverse, l’illustration est trop directe, comme lors de mains en prière sur un « Amen ». Enfin, le souvenir du Gloria de MacMillan, qui magnifie la partition de manière simple et virtuose, fait écran.

Il faut dire aussi que la musique symphonique perd beaucoup à être enregistrée. Ce souci ne plombe cependant pas autant d’autres pièces de Taylor sur Bach, Corelli ou Wagner. Roses, par exemple, déploie sur Siegfried-Idyll une impression d’harmonie très fluide. Dans Cloven Kingdom (1976), un montage fait alterner musique baroque et percussions : le tribal et le tripal percent sous le policé des robes longues des filles et du costume cravate blanche des hommes.

Dans la nuit de Buenos Aires, les danseurs de Piazzola Caldera (1997) sont là pour emballer. Les mecs roulent des biscottos et prennent des poses de marlou. Les filles ont sorti la jupe fleurie et les porte-jarretelles. La chorégraphie de Paul Taylor puise aux rythmes du tango tout en inventant des pas sensuels, insufflant l’ironie dans l’extraversion. Il y aussi bien de la mélancolie dans le chaudron. Rien de plus triste que de danser le tango seule, comme fait Parisa Khodbeh, bravache et poignante dans le mouvement Concierto para Quinteto. Tous les hommes lui tournent le dos et elle est tellement désespérée qu’elle s’incruste dans le couple formé par Eran Bugge et Robert Kleinendorst. Les abat-jours tanguent à l’heure des rencontres de hasard. Les danseurs s’effondrent en une masse au désir indistinct.

Beloved Renegade (op. 129, musique de Francis Poulenc, 2008)

Piazzola Caldera (op. 106, musique d’Astor Piazzolla et Jerzy Peterburshsky, 1997)

Syzygy (op 87, musique de Donald York; 1987)

Roses (op. 82, musique de Richard Wagner et Heinrich Baermann, costumes de William Ivey Long, 1985)

Cloven Kingdom (op. 63, musique d’Arcangelo Corelli, Henry Cowell et Malloy Miller, costumes féminins de Scott Barrie, accessoires pour la tête de John Rawlings, 1976)

Esplanade (op. 61, musique de Johann Sebastian Bach, costumes de John Rawlings, 1975)

Lumières de Jennifer Tipton (pour toutes les œuvres) ; Costumes de Santo Loquasto pour les op. 129 106 et 87.

Piazzolla Caldera (Annmaria Mazzini, Lisa Viola & Robert Kleinendorst) (c) Paul B. Goode

Piazzolla Caldera (Annmaria Mazzini, Lisa Viola & Robert Kleinendorst) (c) Paul B. Goode

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Le métro à l’heure d’été…

Ça commence à sentir bon l’été pour les balletomanes… Oui, malgré le temps incertain, il fleurit dans le métropolitain et sur les flancs des bus parisiens de curieuses et alléchantes affiches bicéphales : celles des Étés de la danse 2012. Une fois n’est pas coutume, les placards de cette manifestation justement populaire sont bien construits. L’an dernier, l’affiche du Miami City Ballet avait quelque peu induit en erreur des amateurs de ballet. Jeannette Delgado en tutu rose portée par Carlos Guerra torse en jeans sur fond de plage ensoleillée n’annonçait pas précisément la démonstration d’énergie raffinée à laquelle nous avons pu assister et dont nous nous sommes délectés. Très justement, le programme de la manifestation s’était alors borné à faire figurer les couleurs des Étés de la danse : une bannière rouge sur fond rouge avec des inscriptions blanches.

Cette année, deux compagnies se succéderont sur deux sites. L’affiche les met face à face. Kirven James Boyd de l’Alvin Ailey Dance Theatre, grand jeté avec le buste projeté en avant et les bras arc-boutés vers l’arrière sur fond rouge, semble vouloir faire irruption dans la partie gauche de l’affiche où, sur fond blanc, Francisco Graciano de la Paul Taylor Dance Company semble l’attendre, telle une noble sentinelle.

La construction est brillante. Si l’on rejoint la ligne sinueuse des jambes du danseur d’Ailey avec le port de bras à la fois énergique et sobre du danseur de Taylor, on reconnaît la ligne sinueuse de la bannière des Étés de la danse.

Présentées séparées, les deux affiches existent par elles mêmes. Mais lorsqu’elles sont ensemble, on apprécie leur signifiance. Deux courants, deux styles de la modern dance américaine y sont exposés.

Chez Ailey, formé à la danse moderne mais dont le style a toujours regardé vers le classique (il a créé des 1970 The River pour ABT, un ballet dansé sur pointe), les danseurs ont développé un style athlétique et pyrotechnique qui use beaucoup des hyper-extensions de bras et de jambes (de nombreuses filles et certains garçons sont coutumiers du 6 o’clock). Le bas du buste est souvent sollicité.

À l’inverse, chez Taylor, les jambes ne cherchent pas à monter et sont souvent ancrées dans le sol. Même les passages aériens des chorégraphies de Taylor mettent l’accent sur les temps en bas. Les bustes des garçons comme des filles sont solidement posés sur cette base terrestre. Les bustes quant à eux développent une gestuelle ronde, mesurée, très proche de la danse noble des XVIIe et XVIIe siècles. Dans sa pièce emblématique, Auréole (1962), Paul Taylor ressemblait à une statue des jardins de Versailles qui se serait miraculeusement animée.

L’affiche oppose enfin deux notions du répertoire : Francisco Graciano apparaît dans un des ballets emblématiques de Taylor, « Company B ». Kirven James Boyd, quant à lui est le seul crédité sur l’affiche. Son jeté appartient au style de la compagnie mais non plus tant au chorégraphe fondateur (disparu en 1989). L’Alvin Ailey Dance Theatre n’apporte d’ailleurs dans ses valises que trois de ses œuvres. Son nouveau directeur, Robert Battle, successeur de Judith Jamison, muse du chorégraphe défunt, a décidé d’étendre le répertoire de la compagnie… Il accueille, entre autres, une chorégraphie de Paul Taylor.

Une belle affiche. Et un bien bel été en perspective !

  • Paul Taylor Dance Company : du 19 au 28 juin au Théâtre national de Chaillot
  • Alvin Ailey Dance Theatre : du 25 juin au 21 juillet au Théâtre du Châtelet

Les photographies de l’affiche sont d’Andres Eccles (Alvin Ailey) et Tom Caravaglia (Paul Taylor).

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Swan, Luc Petton : « Histoires naturelles »

Swan, Luc Petton, Théâtre National de Chaillot. Vendredi 8 juin 2012

Pour le balletomane frileux, blog-trotter de l’idiome classique mais plutôt pantouflard du contempopo, les chemins qui mènent au Cygnes de Luc Petton se devaient passer par l’histoire du ballet. À la vue de la couverture du magazine « Danser » montrant une danseuse vaillamment arc-boutée en face de deux sinueux palmipèdes, s’offrant comme leur exact négatif, mon esprit irrémédiablement biaisé a surimposé les célèbres photographies du cygne de la danse par excellence, Anna Pavlova, prise dans sa très coquette demeure londonienne entre deux tournées. Les gracieuses lignes de la célèbre créatrice de la Mort du cygne s’y accordent avec la volute parfaite du cou du volatile. Elle figure une sorte de Léda Art déco.

Le dossier, fort bien fait, du magasine « Danser » finit de me décider. Les photographies du magazine sont d’une grande beauté. Tout cela semblait bien stimulant. Mais quand serait-il du passage à la scène ?

Le spectacle, joué sans entracte, se découpe en deux parties. La première, celle des cygnes noirs, serait dévolue à l’animalité et aux comportements primitifs ; la seconde, celle des cygnes blancs, développerait plutôt la notion du mythe, de complicité et de douceur. Ce choix étonne. Les cygnes noirs, plus petits, semblent beaucoup plus placides dans leur élément liquide que les solides cygnes blancs, battant des ailes impatiemment non sans projeter du duvet sur la scène (toute ressemblance avec une parodie célèbre du chef-d’œuvre de Fokine est tout à fait fortuite). Mais sur scène, passé cette petite réserve de distribution, on trouve un équilibre bien pesé entre une très belle scénographie (un grand aquarium faisant toute la largeur de la scène muni d’une margelle qui fait office de lac pour les cygnes noirs et de piscine pour les danseuses, une perche recourbée à la fois instrument de vol et dispensatrice de brume, un cyclo dont les nuances bleutées ou argentées évoquent les reflets du ciel dans l’eau calme d’un étang), une musique aux ambiances de jazz expérimental et, oui …, une chorégraphie. Car, c’est là où le balletomane respire. Cygne n’est pas un ballet « clic-photo », un concept esthétisant, mais bien une pièce chorégraphiée pour cinq danseuses modernes, aux fortes cuisses et aux pieds très ancrés dans le sol.

Qu’en est-il de l’alliance des danseuses et des palmipèdes ? Dans le programme, Luc Petton, parle d’une démarche de « laisser être » : « Dans ces noces contre nature, au sens deleuzien du terme, le danseur et l’oiseau se fécondent l’un l’autre, interpénétrant leurs êtres respectifs. »

En termes de gestuelle, on ne peut pas dire que Cygne révolutionne la représentation de l’oiseau royal. Les ports de bras stylisés en « col de cygne » font penser à Petipa-Ivanov, les hyper-extensions à se déboiter l’omoplate, figurant des postures d’attaque, étaient déjà présentes dans le Swan Lake de Matthew Bourne, les glissés et évolutions au sol s’apparentent quant à elles à celles d’un Mats Ek dans… son Lac. La vraie réussite de la pièce tient à ce que Petton appelle « l’écoute du débit ». Les danseuses semblent en effet vivre au rythme de l’animal. Elles apparaissent placides même dans les scènes de rivalité. À la fin du premier tableau, qui évoque une sorte de révolte des dominés contre le dominant, Katia Petrovik, vaincue, se relève, se laisse tomber calmement dans l’aquarium et s’y laisse dériver.

Y a-t-il néanmoins avec la « zooësis » (un courant entre la zoologie et la poésie, qui serait « très loin de l’anthropomorphisme ») un nouveau champ de la danse à explorer ? Petton semble le penser. On se permettra d’en douter : « […] l’oiseau accepte le jeu et participe à construire le réseau d’abstractions fluctuantes qui irrigue Swan ». Les animaux ne seraient pas dressés. Cependant, afin de les faire « participer », les bêtes sont constamment appâtées par des présents de nourriture. Les cous gracieux sont agis par des becs avides et gloutons. C’est ainsi que je suis sorti du théâtre de Chaillot avec en tête la fin du poème Cygne de Jules Renard.

« Mais qu’est ce que je dis.

Chaque fois qu’il plonge

il fouille du bec la vase nourrissante

Et ramène un ver.

Il engraisse comme une oie »

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Tezuka : Les nuages qui passent


TeZukA ; Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui (assisté de Ali Ben Lotfi Thabet) ; Musique : Nitin Sawhney ; Vidéo : Taiki Ueda ; Costumes : Sasa Kovacevic, Beth Stocks ;  Lumière, scénographie : Willy Cessa
Danseurs : Li Bo, Kieran Brown, Jon Filip Fahlstrøm, Minoru Harata, Damien Jalet, Kazutomi Kozuki, Mirai Moriyama, Guro Nagelhus Schia, Shintaro Oue, Daniel Proietto, Hirotsugu Saegusa, Helder Seabra, Vebjørn Sundby ; Calligraphe : Tosui Suzuki

La parlotte est à la mode, se dit le dénicheur de tendances dans les premières minutes de TeZukA, le dernier spectacle de Sidi Larbi Cherkaoui. Comme dans les dernières créations de DV8 (« To be straight with you », et plus encore « Can we talk about this ? »), les danseurs parlent. Mais alors que Lloyd Newson a le verbe exemplaire et envahissant, le chorégraphe anversois en fait surtout le support d’une invitation personnelle à la découverte. Celle d’Osamu Tezuka (1928-1989), le maître du manga.

Imaginez un voyage guidé dans un univers créatif : TeZukA mobilise les ressources de la danse, de la musique, de la calligraphie – à même le corps des danseurs – comme  de la vidéo pour titiller la curiosité, et faire comprendre l’œuvre du dessinateur, profondément imprégnée des angoisses nippones – d’Hiroshima à Fukushima – mais aussi puissamment créatrice de formes et de mythes modernes.

Plastiquement, le spectacle est d’une inventivité saisissante. On ne voit pas une estampe japonaise, on vogue à l’intérieur. Le ballet des grands lais de papier blanc, mêlés puis démêlés tel un origami grandeur nature, laisse ébaubi. Sidi Larbi Cherkaoui est très à l’aise pour transformer l’humain en paysage moral : dans sa chorégraphie pour la production de LOr du Rhin par Guy Cassiers à Milan, ses danseurs s’agglutinaient en fauteuil, balançoire ou escalier pour les Dieux. Dans Faun, créé pour le centenaire des Ballets russes, il multipliait les révolutions félines pour un couple de danseurs au dos souple comme celui d’une anguille. Ces qualités stylistiques se retrouvent dans TeZukA, notamment lors des pas de deux de la seconde partie.

On apprend accessoirement plein de choses sur le Japon, la science-fiction, la chimie et les bactéries. Souvent, c’est aussi beau et inattendu qu’un nuage qui passe. La méditation est présentée jusqu’au 19 mai à La Villette.

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Sylvie Guillem au TCE : C’est des gens qui dansent ensemble… ou pas.

TCE, Jeudi 15 mars 2012 [6000 Miles away : Rearray, William Forsythe, mus. David Morrow / 27’52 », Jiri Kylian, mus. Rick Haubrich / Memory, Mats Ek, Niko Rölcke / Bye, Ek, mus. Beethoven Sonate pour piano op. 111]

On ne va pas voir un spectacle avec Sylvie Guillem pour titiller la nostalgie. On sait qu’il ne s’agira pas d’un récital de poncif et qu’il n’y aura pas de mort du cygne dans la pudique lumière bleutée. Et pourtant, à voir son incarnation du Rearray de Forsythe, son perpetuum mobile, ses changements de point de départ du mouvement et de poids au sol, aux côtés de Nicolas Le Riche, on se sentait convoqué à une étrange et délicieuse expérience de mémoire involontaire. Ce sentiment d’énergie vitale, c’est bien celui qu’on ressentait au théâtre du Châtelet dans les années 90 lorsqu’on voyait le ballet de Frankfurt présenter son répertoire. Sylvie agrippe le sol avec des pieds qui semblent aimantés et puis soudain c’est l’avant-bras qui, polarisé, paraît subir plus que les autres membres l’attraction terrestre. Et puis il y a ces fulgurantes extensions, ces poses parfaites et abstraites qui jaillissent de presque nulle part comme une branche de sylphion apparue dans le désert d’une préparation inachevée. On est loin des mignardises qu’on nous sert désormais trop souvent sous l’étiquette du maître de Frankfurt. S’agit-il d’un pas de deux ? D’un duo ? De deux solos entremêlés ? Ces courts moments chorégraphiques entre Guillem et Le Riche, entrecoupés par l’extinction des rampes de lumières, qui ne racontent pas une histoire, ne dépeignent pas de personnages, dégagent cependant un envoutant parfum d’humanité.

Le second duo, 27’52’’, chorégraphié par Jiri Kylian, partage de nombreux points communs avec la chorégraphie de Forsythe : un couple de danseurs (Lukas Timulak et Aurélie Cayla) en habits de tous les jours, jean et –éventuellement- T-shirt, se croise, se confronte et se s’entremêle sur le plateau dont le seul décor est un jeu de lumière et quelques lais de Lino, à la fois couverture et linceul. Mais le propos (la mort ? une séparation ?) parait plus appuyé. Jiri Kylian, qui a subi de plein fouet « l’onde de choc Forsythe » dans les années 90 (on retrouve du partnering décentré, de grandes développés succédant à des positions quasi fœtale) s’est montré plus inspiré dans d’autres pièces. On aurait aimé un peu moins de pathos et plus de lyrisme, cette qualité si propre au maître tchèque. Mais cela reste tellement préférable aux chorégraphies glaciales et mécaniques « post-forsythienne » qu’on voit si souvent aujourd’hui.

Dans les années 90, Jiri Kylian avait brièvement réuni autour de lui William Forsythe et Mats Ek dans le cadre de son NDT3 (une compagnie qui avait ambition de donner un espace d’expression aux interprètes qui avaient passé la quarantaine). Dans « Memory », sur la musique de Niko Rölcke, Mats Ek donnait à voir, dans son style expressionniste, sa vision du « vieillir ensemble ». Là ou Kylian a porté un regard sombre et presque chargé d’amertume, Ek, même dans un décor aseptisé d’appartement suédois, a délivré une vision remplie de tendresse et d’auto-dérision. Un bras ballant, ou la tête qui dodeline, Ana Laguna rayonne de sérénité et de confiance aux côtés de son mari chorégraphe à la présence bonhomme.

L’opus qui clôt la soirée, également de Mats Ek, a été créé sur Sylvie Guillem. C’est, rompant avec le thème filé de la soirée, un solo. C’est une réflexion sur la solitude mais qui est remplie de tout un petit peuple d’intervenants par le truchement d’un écran de projection (un procédé abondamment utilisé par Kylian). C’est dans cet espace rectangulaire, à la fois porte, bulle et miroir qu’apparait d’abord Guillem, attifée comme ces femmes-enfant qui n’ont pas tout à fait le deuil de leur improbable garde-robe de lycéenne. D’abord projetée sur l’écran, elle sort enfin à petits pas, comme effrayée par le monde extérieur, ses dangers ou ses frimas. Mais très vite, derrière la vieille fille, par la magie combinée de la chorégraphie et du mouvement plein et juste qui caractérise la danseuse, ce n’est pas tant les misères du célibat trop longtemps prolongé, mais bien le spectacle de la volonté farouche de cette femme, par-delà les déceptions et les frustrations, de rester conforme à elle-même. La danse de Mademoiselle Guillem n’est pas que miraculeusement préservée. Elle respire l’optimisme, contre vents et marées.

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Sylvie revient ! (évocation cavalière)

Sylvie Guillem fait une halte à Paris pour « 6000 miles away », un titre qui résume assez bien sa carrière voyageuse. Au programme du spectacle, des valeurs sûres de la chorégraphie du second XXe siècle: William Forsythe, Jiří Kylián et Mats Ek.

On a tant déversé de superlatifs sur Mlle Guillem que le mythe fait parfois écran. Il y a la présence scénique, l’aisance technique, le levé de jambe spirituel (d’autres, moins malines, croient que ce n’est qu’une question de hauteur), le goût du risque et la versatilité aussi. C’est sans doute la dernière ballerine dont on ait polémiqué à l’Assemblée nationale et la seule à avoir été invitée au 20h00 de TF1 un jour de semaine (c’était du temps où la télévision regardait ailleurs que son nombril).

Bref, se produirait-elle dans Guignol, la salle serait toujours pleine. Mais il se trouve qu’elle choisit plutôt bien ses apparitions. Ces dernières années, on a pu la voir dans des créations de Russell Maliphant ou d’Akram Khan, et elle s’est même essayée, avec Maliphant et Robert Lepage, à la conception d’Eonnagata, un spectacle intéressant, où ses possibilités était sous-exploitées. Car les années ne semblent pas altérer la fraîcheur de l’interprète, comme le montre une comparaison des vidéos pirate de sa Manon de 2011 (à Milan) avec celles des années 1990 dans le même rôle avec Laurent Hilaire.

Au Théâtre des Champs Élysées, on la verra dans Rearray, duo intimiste de William Forsythe, dont le mouvement semble ne s’arrêter jamais, ainsi que dans un solo de Mats Ek, qui exploite ses talents pour la comédie. La soirée sera complétée par une pièce de Kylián interprétée par Aurélie Cayla et Lukas Timulak, et – pour les chanceux qui assisteront à l’une des quatre premières représentations -, par Memory, un duo interprété par Ana Laguna et Mats Ek en personne.

Un petit tour et puis s’en va vers d’autres horizons. Mlle Guillem, nommée étoile de l’Opéra de Paris à 19 ans, a bien fait du chemin depuis. En termes de notoriété et d’autorité artistique, c’est notre Noureev !

Du 15 au 22 mars au Théâtre des Champs Élysées.

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