Balanchine, Robbins, Tetley : Trois pièces maîtresses à Stuttgart

Jusqu’au 21 juin, le Ballet de Stuttgart présente une soirée mixte intitulée, en toute simplicité, Chefs-d’œuvre. La température estivale aidant, l’ambiance n’en est pas moins très détendue : les vedettes de la troupe se relaient à chaque entracte pour signer les programmes, et la mythique Marcia Haydée – dédicataire de La Dame aux camélias de Neumeier, tout de même – se prête aussi, de bon cœur, au jeu des autographes.

Première pièce maîtresse, les Quatre tempéraments de Balanchine (au répertoire de la compagnie depuis 1996). Dès les thèmes introductifs, les danseurs de Stuttgart séduisent par leurs qualités d’attaque et d’élasticité. Le troisième thème, méditatif et mystérieux, réunit Myriam Simon et Evan McKie (qui danse froid et lointain, c’est bien vu). En Mélancolique, le buste d’Alexander Zaitsev n’a pas l’abandon caoutchouté de l’inégalable Bart Cook dans la vidéo du New York City Ballet (1977) ; en revanche, les six filles qui viennent peupler son spleen lancent leurs jambes, bassin en avant, comme des lames de couteau. À deux reprises durant ce ballet, les ballerines donnent l’impression, alors même qu’elles sont – au sens propre –, manipulées par leur partenaire, d’avoir une impulsion propre : dans Sanguin, quand Maria Eichwald, sur pointe et en attitude derrière, enchaîne les demi-tours d’un côté puis de l’autre, on jurerait que c’est son propre rebond qui la fait changer de sens (et non les bras de Friedemann Vogel). Dans Colérique, la ballerine est lancée – trois fois – par un de ses partenaires pour un petit temps levé en l’air : en suspens un instant, Rachele Buriassi ressemble à une humeur qui ne s’imposerait plus aucune borne. Marijn Rademaker danse Flegmatique avec humour et les effondrements collectifs de la chorégraphie sont joliment rendus.

On imagine assez bien le ballet de Stuttgart –57 danseurs venus de tous horizons, mais fidèles à la capitale du Bade-Wurtemberg, avec une direction placée sous le signe de la continuité avec John Cranko – comme un ensemble assez soudé. En tout cas suffisamment pour que ses membres racontent des tas d’histoires dans Dances at a Gathering (1969, au répertoire de la compagnie depuis 2002). L’attente est cependant déçue : la complicité entre les solistes est visible, mais le style n’y est pas. Il manque la poésie, le délié, le naturel. La dimension de danse de caractère est trop appuyée, à l’image d’un piano qui martèle Chopin plus qu’il n’est permis. Le démonstratif altère la subtile pièce de Robbins : quand trois demoiselles (violet, jaune, bleu) passent successivement dans les bras de trois garçons (mauve, bleu et brique), l’essentiel est le jeu amoureux, pas l’acrobatie. Heureusement, une tranquille fluidité affleure dans l’adage entre Alicia Amatriain en rose et Jason Reilly en mauve.

La soirée s’achève sur l’intense et sauvage Sacre du printemps (1974) de Glen Tetley, l’un des premiers chorégraphes à avoir mêlé dans ses créations le vocabulaire classique à la modern dance de Martha Graham. Le décor est gris, les costumes couleur chair, l’atmosphère sombre, la chorégraphie sinueuse et explosive. Un danseur seul en scène esquisse le geste auguste du semeur – seule référence agraire au livret de la création de 1913. Il semble déjà pressentir son sort de victime expiatoire, et ses saut finissent en effrayantes quasi-chutes. Dans le rôle, Alexander Zaitsev irradie de fragilité traquée. Le corps de ballet envahit l’espace de ses bonds, et fait son office de bourreau collectif. L’orchestre de l’Opéra de Stuttgart, dirigé par Wolfgang Heinz, joue Stravinsky furioso. Le ballet maintient sans cesse le spectateur en haleine, le sature de sollicitations, tout en restant lisible à chaque instant : même au plus fort du tourbillon final, on perçoit, en arrière-plan, la figure de l’individu sacrifié. Un couple, échappant à l’emballement tribal, fait contrepoint : Anna Osadcenko (très impressionnante dans une partition tout en courbes contrariées) et Jason Reilly donnent l’impression d’incarner l’humanisation par l’individualisation. Ce sont les seuls à avoir un geste de compassion à l’égard de l’Élu. Peine perdue, il finira pendu.

Programme Meisterwerke – Ballet de Stuttgart, soirée du 24 avril.

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