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Cérémonie des Balletos d’Or 2021 : Quand on voit Paris d’en-haut

 

Le trophée Balleto d’Or est une tête de Poinsinet en plastique doré à l’or fin.

Annulation et retour aux sources : traditionnellement annoncés à l’occasion du 14-Juillet, les Balletos d’Or 2020-2021 ont été différés. À l’issue de cette saison-croupion, on a vu si peu de choses qu’on aurait de facto distingué chacun des pékins qu’on a pu voir… Autant renoncer à la distribution des prix, s’est-on dit. Mais à la fête ? Jamais !

Puisque les distinctions, cette année, n’ont guère de sens, on les attribuerait par tombola. Et on ferait, comme d’habitude, la nouba. Pour marquer le coup, pourquoi ne pas investir à nouveau les lieux où se déroula notre première cérémonie du 15-Août, le toit de l’Opéra-Garnier ? C’était l’occasion ou jamais : le lieu est actuellement hérissé d’échafaudages sur les côtés, qui constituent autant de plateformes à peu près sécurisées. Elles sont en plein air, on peut y séparer les invités par tout petits groupes, et comme elles ne sont ni dans ni sur l’Opéra, la responsabilité de l’administration est dégagée en cas de problème (que personne ne chipote, ces temps-ci, la rigueur juridique, on en fait des papillotes).

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À rebours de la pratique stupide – et universellement répandue – consistant à faire s’agglutiner les invités autour d’un unique portillon, on a pris soin de diversifier les voies d’accès. Grâce à nous, l’entrée séparée conçue pour Napoléon III, rue Scribe, a enfin été utilisée. Rue Halévy, on a aussi rouvert l’accès historique des abonnés débarquant en calèche. Les plus hardis ont gagné les passerelles via les grandes échelles qui serviront d’accessoires pour le Rouge et le Noir en octobre : une pour la chambre de Mme de Rênal à Verrières (acte I), une autre pour celle de Mathilde à Paris (acte II), le compte est bon.

Notre ingéniosité réglementaire nous a permis d’inviter sans restriction, mais il fallait quand même répartir les participants entre l’ouest  et l’est (d’un côté des échafaudages à mi-hauteur, nombreux mais petits, de l’autre, deux grandes plateformes proches du sommet du bâtiment) et surtout, organiser des circulations entre les espaces. Malgré la vacance estivale, les services techniques ont posé d’ingénieux parcours en tyrolienne : ils tenaient là leur revanche face à l’externalisation des travaux de rénovation de la cage de scène, qui a occasionné bien des déboires dans la gestion du décor du Jeune homme et la mort. Grâce à un partenariat avec Alpinisme Magazine, chacun avait son baudrier. L’élégance s’en ressentit, au grand dam de James. Foin de dress code, la corde de rappel remplaça la robe de cocktail, et Fenella en profita pour vaincre sa peur du vide.

P1180098Il aurait été facile d’isoler les jeunes du corps de ballet en équilibre précaire à l’ouest, et de réunir de manière stable les huiles plus âgées à l’est. Mais nous aimons la difficulté et, depuis six mois, Cléopold prêche l’inclusion et la diversité avec la fureur d’un converti : notre chef de cérémonie, Iouri Grigorovitch (94 ans) a donc joué à accrobranches, comme tout le monde. Il s’en est montré ravi, d’ailleurs.

Et heureusement, car il a fait le tour des espaces, y compris les plus exigus, pour distribuer, au hasard, nos prix tant convoités. En théorie, une logique thématique composait l’assistance de chaque ponton, mais les invités n’ont fait preuve d’aucune discipline (Iouri en a été choqué). C’est ainsi qu’un prix du ministère de la Retraite qui sonne a couronné une petite jeune qui n’a même pas encore sa photo dans le trombinoscope de la compagnie.

Suivant Grigorovitch à la trace, certains glissaient sur les tuyaux en rappel, d’autres les remontaient à mains nues ; tout était bon pour maximiser ses chances de trophée, même les sauts les plus périlleux.

Viengsay Valdés, directrice artistique du Ballet nacional de Cuba depuis 2019, a mis à profit sa science des portés : comme elle était en jupe, il lui fallait s’accrocher, telle une liane, à qui voulait bien la transporter. Heureusement, les pompiers regardaient ailleurs.

Sylvie Guillem, qui avait marqué de sa présence la 1e de nos cérémonies, se montra plus sage, et ne bougea pas de son point d’observation. Elle a maintenant les cheveux gris. Cléopold en fit une syncope : elle lui expliqua que la teinture pollue les océans, il ne se consolait pas pour autant. Un soupçon de nostalgie gagna l’assistance : les Balletonautes fêteront bientôt leurs 10 ans, c’est presque l’âge de raison !

En attendant, la distribution des prix tourna au grand n’importe quoi : Aurélie Dupont – pas la dernière pour courir après Iouri – a dégotté le prix de la Création mémorable, Pierre Lacotte s’est retrouvé lauréat du Ministère de la natalité galopante, et Akram Khan – qui n’avait rien demandé  – hérita du prix de la Coupe de cheveux sexy, que lorgnaient plusieurs étoiles de la compagnie.

Une fois l’escalade des prix achevée, le risque était grand d’une balkanisation de la réunion en autant de fêtes parallèles qu’il y avait de passerelles. Le salut vint des machinos, vraies vedettes de la soirée. Fédérant toute l’assistance, ils entonnèrent en chœur, de tous les points de l’édifice, la chanson de Luis Mariano : « Quand on voit Paris d’en-haut »… Un petit air de pays basque s’empare des échafaudages, et voilà toute l’assistance qui se balance au vent en manipulant les pots de peinture qui traînent.

Petit effet secondaire : des coulures sur le monument historique, et quelques trophées qui valsent d’un étage à l’autre. Les organisateurs durent promettre de repasser tout nettoyer avant la rentrée.

En revanche, ils déclinent toute responsabilité sur la fin de la soirée, qui vit s’incruster quelques touristes et Parisiens en goguette, intrigués, depuis la rue, par la musique. Il fallut trier : on ne laissa monter que ceux qui avaient les aigus du Chanteur de Mexico. Mais rien ne put s’opposer à une invasion en masse depuis l’intérieur de l’édifice, dont la toiture se peupla en un éclair des musiciens de l’orchestre attirés par le bon son, des costumières dont on avait négligé cette année de demander le concours, des membres de l’AROP qui se barbaient dru à un colloque dans le salon Florence-Gould, de Poinsinet, le vrai fantôme de l’Opéra, et aussi de tous les membres désœuvrés du service Communication ouverte et interaction digitale avec les spectateurs.

Qu’on se rassure, ce déplacement de population n’a causé aucun outrage au Palais-Garnier. Mais le brassage et l’emballement collectifs suscitèrent la création d’une Commune improvisée qui a résolu de contester les distinctions établies. C’est ainsi qu’au nom de l’abolition entre le dedans et le dehors, le haut et le bas, le sol et l’élévation, la gauche et la droite, les échafaudages seront pérennisés : on les intégrera bientôt au parcours de visite, et une demande de protection au titre des Monuments historiques est en cours. On y dansera, bien sûr, mais on y mangera aussi, comme sur une des terrasses en caillebotis qui prolongent aujourd’hui la plupart des restaurants parisiens.

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Cuba : Je hais les galas!

Alicia Alonso entourée de Yoel Careno et Dani Hernandéz. Viengsay Valdés et Osiel Gouneo au second plan.

« Je hais les galas ! »… Voilà ce que je me disais en rentrant à la salle Pleyel pour l’ouverture de la saison cubaine. Quelle mouche m’avait piqué de prendre, des mois à l’avance, une place pour un genre de représentation que je fuis habituellement (ma dernière expérience datait du gala pour le Japon en 2011). De l’optimisme (les Cubains ne m’avaient pas particulièrement bouleversé il y a dix ans) ? L’assurance que pour cette soirée des « transfuges » partis dans les compagnies internationales reviendraient danser avec leurs collègues fidèles à l’esprit de Fidel ? Un tribut personnel à Alicia Alonso, que j’avais enterrée en relayant un peu sottement un canular sur les réseaux sociaux ? Sans doute un peu de tout ça. Et alors ?

Je hais les galas… passionnément.

Il faut dire que celui-ci additionnait tout ce qu’on peut craindre de ce genre de prestation : sempiternels chevaux de bataille devenus bestiaux de remonte à force d’être vus (Cygne noir, Corsaire, Don Quichotte: faites votre choix), musique enregistrée criarde et capricieuse (le pauvre couple du Corsaire a eu du mérite de terminer).

Qu’en ressort-il ? Au travers d’un nombre assez limité de couples (cinq) et d’un encore plus limité de « transfuges » (trois exactement) on parvient néanmoins à discerner quelques constantes.

Les garçons cubains semblent avoir été tous choisis pour leurs pieds à très haute cambrure. Pourquoi focalise-t-on sur les pieds ? C’est que peut-être, à des niveaux divers et variés, ils semblent rarement tendus en l’air pendant que leur propriétaire accomplit d’indéniables prouesses techniques. Ces dernières sont favorisées, dans des versions des classiques généralement frelatées, par de longues poses où le danseur se contente de se placer en souriant au public. C’est le cas quand Osiel Gouneo (déjà vu l’an dernier dans le corsaire de l’English National Ballet) soulève la salle avec ses acrobaties entre deux longues poses, dans Diane et Actéon, même affublé d’un slip Tarzan. Quand la chorégraphie est plus reconnaissable, comme dans la variation du Corsaire interprété par Luis Valle (qui danse un adage assez harmonieux avec sa partenaire Sadaise Arencibia), la technique devient plus restreinte. Et c’est pour le meilleur.

Chez les femmes, on distingue aussi des caractères invariants. L’engagement des épaules en fin de combinaison ou de variation dans des couronnes stéréotypées qui rappellent celles que faisait la fondatrice de la compagnie il y a soixante ans, en est un. Dans Raymonda (sans corps de ballet –toujours une mauvaise idée- et sur une musique affreusement charcutée), Sadaise Arencibia agite des mains mortes comme des mouchoirs sur un quai de gare. C’est Ida Nevaseyneva des Ballets Trockadero, mais sans l’humour. Dans l’Intrada du pas de deux du Cygne noir, Anette Delgado accomplit par exemple d’affreux battements développés suivis d’un renversé du buste qui donnent l’impression qu’elle s’est cognée la tête avec le genou. Pendant les piétinés en reculant de la fin de l’adage, elle fait avec les mains des signes de doigts qu’on pourrait traduire par « Viens, mon bichon ! ». Par contre elle tourne allègrement en fouettés.

Les danseuses cubaines, à l’instar de leurs homologues masculins, ont toujours un point fort qu’elles ne se privent pas de faire saillir, même si c’est au détriment du reste. Viengsay Valdés est par exemple une tourneuse et une équilibriste de haut vol. Qu’importe alors pour Diane et Actéon qu’il faille faire son deuil des penchés arabesque sur pointe. Dans Don Quichotte, elle nous sert ses équilibres figés à tout va et à tout propos sauf là où on les attendrait. Elle accomplit par contre sa variation sans éventail comme elle avait été une Diane sans arc.

Les galas me mettent décidément dans une humeur noire… Et pourtant…

Pourtant la soirée s’était ouverte sur une note d’espoir par un bien beau couple dans le pas de deux de Casse-Noisettes. Grettel Morejón est une jolie brune avec des lignes harmonieuses, une belle énergie contrôlée et beaucoup de fraîcheur. Son partenaire, le très jeune Rafael Quenedit, bien qu’il ait dans une moindre mesure les caractéristiques du pied cubain, possède une très belle ligne et danse très proprement. En seconde partie de soirée, dans Muñecos (Coppelia qui rencontrerait le Steadfast Tin Soldier sur de la musique latina), on retrouve les indéniables qualités de la danseuse : une aisance dans les développés, un plié moelleux et des sautillés en arabesque sur pointe harmonieux.

L’autre émotion de la soirée est venue avec Roméo et Juliette (dans une version de Michael Corder). On commence par penser : « Décidément, on préfère la jeune génération ! ». Tout cela avant de se rendre compte que Yolanda Correa, une longiligne danseuse avec des grands jetés gourmands et un joli lyrisme des bras et de la tête, pour qui la technicité disparaît dans un mouvement contenu, nous avait déjà fait forte impression il y a dix ans dans la danseuse de rue de Don Quichotte. Son partenaire, Yoel Carreño, aux mêmes qualités juvéniles, avait même été notre Albrecht des Etés de la Danse 2007. Même impression lorsqu’ils interprètent Tchaikovski-Pas de deux en deuxième partie de soirée. Elle danse avec une belle célérité et de jolies lignes tandis que lui, bien que cubain dans son approche, est démonstratif mais sans excès. La raison de cette cure de jouvence ? Serait-ce qu’ils ont quitté la compagnie pour danser ailleurs ?

Je hais les galas, vraiment !

Mais au moins celui-ci m’aura-t-il permis de déterminer quels couples je désirerais voir dans Giselle.

(A suivre…)

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