Archives de Tag: Giuliano Contadini

Hommage à MacMillan: sauts d’humeur

Royal Opera House – Kenneth MacMillan, a national celebration – Soirée du 27 octobre

Le troisième programme de l’hommage britannique à Kenneth MacMillan mélangeait recueillement – Gloria –, effarement – The Judas Tree – et divertissement – Elite Syncopations. De longs entractes aidant, ce mariage d’humeurs contraires passe comme une crème glacée au gingembre, et le finale multicolore, qui plus est illuminé d’une boule à facettes, évite au spectateur mélancolique de contempler de manière trop oblique la Tamise à la sortie.

Réglé sur la musique de Poulenc – dirigée par Tom Seligman, qui ne lui donne pas tout à fait tout son tranchant –, Gloria donne à voir l’horreur de la Première Guerre mondiale, dans les tranchées comme à l’arrière (décors d’Andy Klunder). La troupe du Northern Ballet, qui s’est fait une spécialité de danser des ballets narratifs, danse complètement fantomatique. Le ballet oppose un trio tragique – une ballerine et deux soldats voués à la mort – et un pas de quatre plus léger, contrepoint souriant au lugubre de l’ensemble.          Apparaissant en fond de scène, à contrejour, les danseurs – en justaucorps décharné – donnent l’impression de sortir de l’enfer. Le trio principal réunit Minju Kang – en fiancée dolorosa – à Giuliano Contadini et Riku Ito. La ballerine est malheureusement peu expressive, et lors du pas de deux Kang-Contadini, l’attention se porte trop sur les complications partenariales. Les deux garçons se montrent émouvants dans leurs parties solistes, et Riku Ito convainc pleinement dans la partie finale (je l’avais trouvé scolaire une semaine auparavant dans Elite Syncopations ; le drame lui sied apparemment mieux que la comédie).

Si tout pleure et fait lien dans Gloria, tout crie et tout coupe dans The Judas Tree, dansé par le Royal Ballet : la musique, percussive et métallique (Brian Elias), le décor de docks en réfection (Jock McFAyden), et les relations entre les personnages. Les maîtres-mots sont provocation, trahison, surveillance, jalousie, effet de meute et culpabilité. L’argument de Judas Tree, qui mixe imagerie chrétienne (les apôtres et les figures croisées Madone/Marie-Madeleine), inspirations poétiques et littéraires (parmi lesquelles Last Exit to Brooklyn), met une femme seule (« The Woman ») aux prises avec quatorze hommes : un chef (« The Foreman »), ses deux amis, ainsi que onze dockers. Le rôle féminin a été créé par Viviana Durante, puis souvent dansé par Leanne Benjamin et Mara Galeazzi, et on avait fini par le croire fait pour des personnalités très affirmées. Y distribuer Lauren Cuthbertson, ballerine longiligne et girly, n’avait donc rien d’une évidence. Sa performance n’en paraît que plus abstraite : voilà une brindille de frêle apparence imposant son tempo à un paquet de testostérone, et infligeant avec un dédain millimétré quelques coups de chausson à Thiago Soares (The Foreman). Cuthbertson donne, dans la première partie du ballet, l’impression rare d’une danse souveraine. Ça ne dure pas : après avoir éveillé le désir de tous et la jalousie du chef de meute, la Femme semble préférer l’ami à la figure christique – dansé par Edward Watson. S’ensuit un enchaînement insoutenable (abus, viol collectif, lynchage de Jésus, suicide de Judas) autant qu’ahurissant, dont l’interprétation reste ouverte (la femme, qu’on croyait morte, réapparaît à la fin, comme si elle était une force incassable).

Elite Syncopations fait enfin office de sas de décompression. On y retrouve avec plaisir Laura Morera, Yuhui Choe (même gantée de noir, elle fait preuve d’esprit jusqu’au bout des doigts) et Melissa Hamilton dans le trio des Cascades. Kevin Poeung, du Northern Ballet, est autant bondissant que spirituel dans la batterie du Friday Night.

Lauren Cuthbertson - Edward Watson - photo Bill Cooper, courtesy of ROH

Lauren Cuthbertson – Edward Watson – photo Bill Cooper, courtesy of ROH

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Northern Ballet : Gatsby entre-t-il dans la danse?

sadler's wellsNorthern Ballet. The Great Gatsby.

Chorégraphie, David Nixon. Musique, Richard Rodney. Sadler’s Wells Theatre, 28/03/2015
C’est sans doute enfoncer une porte ouverte que de commencer cette critique en écrivant qu’adapter une œuvre littéraire au théâtre, et a fortiori dans un ballet, est chose ardue.
«Comment expliquez-vous « voici ma belle-mère » dans un ballet?» disait Balanchine avec son sens inné de l’exemple poil à gratter.
Adapter The Great Gatsby de F. Scott Fitzgerald n’échappe pas à la règle. Au point que même le cinéma y a échoué par deux fois de manière notable. L’histoire est pourtant simple.

Gatsby a aimé Daisy, une héritière de l’ouest, mais il était pauvre (ça elle ne le savait pas) et il est parti à la guerre mondiale (la première). Pendant son absence, Daisy a épousé le beau, le sportif, le riche et brutal Tom Buchanan. Cinq ans plus tard, quand commence le roman, Tom la trompe effrontément avec Myrtle, la femme d’un pitoyable mécanicien auto, usé par la pauvreté, Georges Wilson.
Le cousin de Daisy et narrateur, Nick Carraway, est voisin d’une mystérieuse et luxueuse maison de West Egg faisant face, dans la baie, à la somptueuse demeure des Buchanan à East Egg (Tom et Daisy). Cette maison voisine, où l’on fait beaucoup la fête, est celle de Jay Gatsby. Devenu richissime, il n’a qu’un rêve ; revoir et reprendre Daisy. Nick, qu’il apprécie énormément, est le médium idéal pour arriver à ses fins. Daisy est d’abord tentée mais Tom a alors un retour de flamme. Lors d’une virée lugubre à New York où Daisy est prête à jeter à la figure de son mari qu’elle ne l’a jamais aimé, Tom, qui a fait son enquête, révèle les bases peu ragoûtantes de la fortune de Gatsby. Troublée au-delà de toute mesure, Daisy repart avec son amant. Au volant de la clinquante voiture jaune de Gatsby, elle renverse Myrtle, la maîtresse de Tom, alors que celle-ci tentait de s’échapper de sa maison après une querelle avec son mari. Elle la tue sans même savoir qui elle est. Ivre de douleur, Georges, le mari de Myrtle, qui n’a pas vu l’accident mais connait la voiture de Gatsby va le tuer chez lui avant de se suicider.
Daisy reste avec Tom, ils quittent East Egg. Nick assiste désabusé aux lugubres et solitaires obsèques de Gatsby, fêté de son vivant et ignoré une fois mort.

The Great Gatsby. Guiliano Contadini (Gatsby le 28/03, ici dans Nick) danse le tango avec Jordan Baker (Hannah Bateman. Myrtle le 28/03). Photo Bill Cooper. Courtesy of Northern Ballet.

The Great Gatsby. Guiliano Contadini (Gatsby le 28/03, ici dans Nick) danse le tango avec Jordan Baker (Hannah Bateman. Myrtle le 28/03). Photo Bill Cooper. Courtesy of Northern Ballet.

Rien que de très narratif me direz-vous… Pourtant, l’adaptation de Gatsby n’est pas aisée. Cela tient à divers facteurs. Tout d’abord, la malédiction qui touche l’auteur lui même, Scott F. Fitzgerald, l’homme des années folles, le mari de Zelda. Comme son personnage, Gatsby, il fut l’homme d’une époque, la crise de 29 mettant fin à son succès public. Les années folles sont donc la lanterne aux phalènes sur laquelle la plupart des adaptateurs s’abîment. Il y a nécessairement un petit côté « film à costume » dans une adaptation de Gatsby. La production du Northern Ballet n’échappe pas à la règle. Les costumes exquis, les décors somptueux (le très luxueux salon de Gatsby, avec sa baie vitrée géométrique et sa peinture à la feuille d’or), le répertoire très ordonné des danses de salon (du Fox trot au Charleston en passant par un très coquet tango) sur la partition pot-pourri de Richard Rodney (où l’on reconnait même un emprunt à… Michel Legrand), tout cela est fort beau … Et bien sage.
Manque à l’appel l’atmosphère des paysages désolés de la « vallée des cendres » dominée par la paire de lunette fantomatique et menaçant du Dr T.J. Eckleburg.

« Cet endroit est une vallée de cendres –une ferme fantasmagorique où la cendre pousse comme du blé en prenant l’apparence de crêtes ou de collines […] Mais au dessus de la terre grise et de la poussière […] on découvre, au bout d’un moment, les yeux du Dr T. J. Eckleburg. Les yeux du docteur T.J. Eckleburg sont bleus et gigantesques ; leur rétine mesure un mètre de haut. Ce sont des yeux sans visage, qui vous regardent derrière une paire d’énormes lunettes jaunes posées sur un nez inexistant. De toute évidence, un oculiste facétieux les a installées là pour grossir sa clientèle du quartier de Queens avant de disparaître, frappé par une cécité éternelle, ou de déménager en les oubliant derrière lui. »
Ce sont ces lunettes fantomatiques que Georges fixe lorsque la folie le prend après la mort de Myrtle.
« Je lui ai dit : “Dieu sait ce que tu as fait, tout ce que tu as fait. Tu peux me tromper moi, mais tu ne pourras tromper Dieu !”
Debout derrière [George], Michaelis vit avec stupeur qu’il fixait les yeux du Dr T.J. Eckleburg […] »

Manque aussi le côté foutraque, décadent, des soirées chez Gatsby dont on pourrait trouver un équivalent dans la scène de « chasse aux non-trésors » qui ouvre le film de 1936, « My Man Godfrey » [Entre 6’30 et 11’35]

Un autre écueil, presque insurmontable celui-là, est de donner chair à Gatsby, un personnage toujours vu comme à une distance fascinée par la plupart des gens qui l’approchent, le narrateur inclus. L’aura de Gatsby dépasse l’intérêt réel de l’individu.

« J’avais dû lui parler cinq ou six fois peut-être durant le mois qui s’était écoulé, et découvert, à ma grande déception, qu’il n’avait pas grand-chose à dire. Si bien que le personnage important et mystérieux de ma première impression s’était effacé peu à peu, et Gatsby n’était plus pour moi qu’un voisin qui possédait une extravagante hostellerie ».

Comment incarner une fascination? Comment personnifier l’élusif? Pas même Robert Redford n’a pu y parvenir.
Dans le ballet de David Nixon, Gatsby apparait finalement moins bien servi « chorégraphiquement » que les autres comparses masculins du ballet. Tom Buchanan par exemple, est très efficacement portraituré. Dans ce rôle, Ashley Dixon défend avec beaucoup de charme une gestuelle mélangeant nervosité et air faussement détaché. A plusieurs reprises, il s’assoit sur le bras du canapé, en glisse et se retrouve dans une position improbable, un coude sur le meuble et les jambes étendues en oblique sans paraître s’en rendre compte. Il fait des pas de deux avec les chaises et danse avec les hommes (notamment Nick) comme s’il s’agissait de partenaires féminines.

« L’on voyait jouer une puissante masse de muscles quand il bougeait les épaules sous la mince étoffe de sa veste. Ce corps avait la force colossale d’un levier ; c’était un corps cruel »

Georges Wilson, le garagiste, (juvénile Joseph Taylor) est comme attaché à un pneu sur lequel il roule, glisse ou se love à la manière d’une gymnaste rythmique. Il semble être l’esclave de cette roue, une sorte de moderne Sisyphe.

« Un homme blond, sans énergie, étiolé, vaguement séduisant. Quand il nous vit, une lueur d’espoir jaillit dans le bleu de ses yeux clairs et humides »

Giuliano Contadini (Ici dans Nick Carraway) et Tobias Batley (Gatsby). Tels des Gémeaux. Photo Bill Cooper. Courtesy of Northern Ballet

Giuliano Contadini (Ici dans Nick Carraway) et Tobias Batley (Gatsby). Tels des Gémeaux. Photo Bill Cooper. Courtesy of Northern Ballet

Gatsby reste quant à lui souvent cantonné au rôle de partenaire (des pas de deux fluides et expressif dans la veine de MacMillan) ou prend des poses nobles et sensibles, juché sur son ponton de bord de mer artificiel. En dépit de ses qualités d’interprète, Giuliano Contadini (qui interprète en alternance le rôle de Nick) ne peut guère donner d’épaisseur au héros éponyme du roman.
La scène d’exposition du ballet, très intelligemment pensée pour les autres personnages (les principaux protagonistes et leur principal trait de caractère ou de biographie sont révélés par un jeu de pendrions mouvants) est un contresens pour Gatsby. Il apparaît avec des gangsters en imper noir et tout est dit. Alors que dans le roman, une grande part de l’aura du personnage réside dans toutes les folles histoires qui courent sur son compte – les révélations sur la nature de sa richesse continuant même à se dessiner après sa mort. Ici, on ne peut avoir de doute sur l’origine de sa fortune.
L’histoire d’amour de Gatsby avec la jeune Daisy de 1917 est révélée dans un style chromo par le truchement de deux danseurs (Raphael Gillespie et Kevin Poeung) qui reviennent de manière récurrente. Dans la dernière scène de bal, le très beau pas de deux d’aveu entre Gatsby et Daisy (La très fluide Antoinette Brooks-Daw qui se sort avec honneur d’un rôle somme toute décoratif) est quadruplé par trois couples, placés derrière la baie vitrée du salon, répétant en canon certaines sections du pas de deux principal : une manière intelligente de montrer que Gatsby court après un rêve désuet et révolu, Daisy se révélant après tout très superficielle.
Décorative aussi, l’histoire d’amour avortée entre l’athlétique amazone Jordan Baker (Pippa Moore) et Nick Carraway (Jeremy Curnier, qui semble lui-même une version plus jeune de Gatsby-Contadini). Le personnage de Myrtle est mieux dessiné par la très sinueuse Hannah Bateman dans une chorégraphie serpentine et sensuelle qui traduit les courbes avantageuses et la vulgarité de son modèle dans le roman.

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Voilà peut-être beaucoup de bémols à l’encontre de ce pauvre ballet me direz-vous… Pourtant, croyez-le ou non, j’en suis sorti satisfait.
David Nixon, qui semble aimer avoir au répertoire de sa compagnie des adaptations dansées de chef-d’œuvres de la littérature (la compagnie a un « Liaisons dangereuses », un « Les Trois mousquetaires », un « Hauts de Hurlevent » et même un « 1984 » chorégraphié par Jonathan Watkins), crée un ballet grand public de haute tenue.
Si je n’avais pas lu le roman, je me serais sans doute jeté dessus après avoir vu la production du Northern Ballet.
Il est regrettable que ce genre d’offre ne nous parvienne pas plus souvent, alors que de sempiternelles productions de troisième zone de la trilogie Tchaïkovsky-Petipa ou du Roméo et Juliette de Prokofiev abîment le paysage parisien avec des affiches publicitaires véhiculant une image surannée et cucul-la-praline du ballet. Et c’est encore plus dommage quand on considère les tartouillades présentées par une certaine compagnie invitée sur la scène de l’Opéra, avec ou sans un label « Comédie française ».

The Great Gatsby. Gatsby, Daisy et Nick (Tobias Batley, Martha Leebolt et Guiliano Contadini)

The Great Gatsby. Gatsby, Daisy et Nick (Tobias Batley, Martha Leebolt et Giuliano Contadini).

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