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Le Corsaire de Toulouse : singulier et pourtant familier

Le Corsaire du Ballet du Capitole est paradoxalement entièrement original mais a un air de famille avec les versions « traditionnelles ». Kader Belarbi évacue les tutus et le cucul sans tourner le dos à une certaine tradition, ni à certaines conventions de l’œuvre (le collage musical de plusieurs compositeurs, mais exit le prince Oldenburg au profit de Lalo ou de Sibelius. Une option qui fonctionne moins bien lorsque la musique est enregistrée comme ici au TCE).

L’originalité de cette évocation du Corsaire est dans doute résumée dans le grand pas de deux du deuxième acte où le Corsaire et La Belle esclave (Conrad et Medora du livret original) expriment leur amour dans un assaut de pyrotechnie. Le garçon danse une variation proche du célèbre cheval de bataille introduit à l’ouest par Noureev mais les tours assemblés en l’air se terminent accroupis au sol dans une position qui n’est pas sans évoquer le Nijinsky des Orientales. Dans sa remontés de relevés arabesque, La Belle esclave fait des raccourcis au jarret, une première fois seule et la deuxième fois en se lovant dans les bras de son partenaire ; un moment d’intimité au milieu du feu d’artifice technique. Que demander de plus?

Natalia de Froberville, à part peut-être son premier pas de deux, un tantinet tendu, se fond avec aisance dans une chorégraphie crée sur Maria Gutierrez. Comme en mai dernier pour Don Quichotte, on apprécie son ballon, mais ici, elle tire également fort bien parti des passages sinueux et ondulants inventés par Kader Belarbi. La ductilité de son buste est tout à fait remarquable. Elle forme un couple bien assorti avec Ramiro Gomez Samón, excellent partenaire (les portés acrobatiques sont exécutés avec une facilité désarmante), technicien dans l’aisance (un grand progrès depuis son Paquita-Grand pas de juillet dernier) mais acteur encore un peu vert.

Il était également intéressant de voir dans ce Corsaire s’infuser dans l’œuvre du créateur une petite réminiscence de Kader Belarbi-le danseur. En effet, le Sultan acquéreur de la belle esclave, habituellement portraituré comme un vieux navet gélatineux et stupide, n’est pas sans convoquer le souvenir de l’Abderam de la Raymonda de Noureev, un rôle que Belarbi a marqué de son sceau. Ce tyran lambda de toutes les dictatures du monde reçoit en partage des variations aux sauts puissants et des mouvements regardant vers la modern dance américaine (première variation à l’acte 2). Il se confronte au Corsaire en employant les mêmes combinaisons chorégraphiques. Et c’est toujours lui qui gagne. Dans ce rôle, Minoru Kaneko développe une danse toute en puissance féline. Ce jeune danseur en a sous le pied au sens propre comme au sens figuré. C’est tant mieux. Le personnage ne supporterait pas l’anodin. La chorégraphie du sultan, puissamment ancrée dans la terre, même ses simples entrées sur des accords sombres de l’orchestre, sont soulignés par la pétrification du corps de ballet féminin, sans cela extrêmement vivant et ondoyant. Seule l’angulaire sultane de Juliette Thélin à la gestuelle pantomime hypertrophiée semble savoir se frotter à ce bourreau, non sans prendre quelques risques (acte 2).

Des réminiscences de Belarbi interprète sont peut-être à trouver également dans la scène du rêve du Corsaire prisonnier. Les jolies idées de femmes en vert d’eau (menées par Lauren Kennedy et Julie Loria) ne sont pas sans rappeler le Songe de Roméo à l’acte 3 du ballet de Noureev. Pas certain néanmoins que le public ait compris que le héros était endormi en prison à ce moment précis.

On retrouve enfin dans ce Corsaire un des traits les plus incontestablement originaux de Belarbi-chorégraphe : les danses de caractère. Derviches tourneurs, janissaires, almées, corsaires hirsutes de tous sexes vous soulèvent littéralement de votre siège. Pour faire vivre cette fresque, les danseurs du Capitole (2 solistes, 6 demi-solistes et 22 danseurs du corps de ballet) se démultiplient tels des génies protéiformes, changeant cinq fois de costume par acte pour nous offrir une image infiniment plus large que l’étroit cadre de la scène et des effectifs de leur compagnie.

Le Corsaire, souvent écrasé ailleurs par son esthétique boite de chocolat Meunier retrouve avec la version de Kader Belarbi une bonne part du rêve orientaliste des origines, entre violences fantasmées, bribes de couleur locale et jeux subtils d’occultation-dévoilement du corps.

Le Corsaire, Ballet du Capitole de Toulouse. Natalia de Froberville (La Belle Esclave) et Ramiro Gomez Samon (Le Corsaire). Photographie David Herrero.

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Corsaires toulousains à l’assaut de la nef parisienne

Le Corsaire de Kader Belarbi. Maria Gutierrez et Davit Galstyan. Photographie Francette Levieux

Attention ! Article partial !

Le ballet du Capitole vient présenter le Corsaire au Théâtre des Champs Elysées du 20 au 22 juin. Vous ne vous êtes pas encore décidé?. Les balletotos qui suivent depuis quelques années déjà cette compagnie avec un plaisir croissant vous offrent quelques bonnes raisons de le faire.

Le Corsaire version Belarbi.

Si la stupidité des versions traditionnelles de ce ballet vous rebute comme nous, celle de Kader Belarbi pourrait vous faire changer d’avis. James, qui avait fait le voyage pour Toulouse lors de sa création en 2013 était revenu tout enthousiaste. Il s’était même fendu d’un long article, c’est tout dire. Alléchés, Cléopold et Fenella ont pris le relais.

En tant que directeur-chorégraphe d’une compagne classique, Kader Belarbi a trouvé une veine qui lui sied à merveille dans la réécriture des grands classiques du répertoire. Chacune est originale mais partage des points forts communs, à commencer par le respect des passages « traditionnels » auxquels les balletomanes sont attachés : Corsaire est sans doute le plus réécrit des classiques de Belarbi mais sa Giselle (créée en 2015) a un acte blanc traditionnel remonté avec intelligence par Monique Loudières. Le récent Don Quichotte respecte également les variations attendues du répertoire. Les parties réécrites (souvent les danses de caractère), ne s’inscrivent pas en rupture avec ces parties traditionnelles. Elles sont classiques mais leur caractère est plus marqué avec un supplément d’ancrage dans le sol.

Enfin, l’économie narrative est diablement maîtrisée. Pas de personnages superflus. La récente production de DQ l’a montré. Les rôles sont redistribués dans un souci de cohérence. Le Corsaire n’échappe pas à la règle. Exit la décorative Gulnare qui ne se définit que par ses variations et place à la machiavélique sultane qui a juré la perte de Conrad et de Medora.

 

Une compagnie…

Les moutures de Belarbi sont enfin des versions dessinées pour un effectif restreint de danseurs sans que, pour autant, on ait le sentiment d’assister à une version de chambre du ballet. Pour l’hommage à Noureev, en 2014, la descente des ombres de Bayadère s’est faite à 18 sans perte d’effet ni de sens. Les Chimères des Mirages de Lifar faisaient également leur petit effet avec, sur le papier, un demi-effectif.

C’est que cette compagnie qui côtoie un répertoire varié allant du baroque à la danse contemporaine en passant par le répertoire académique et néoclassique, est un groupe à la fois extrêmement divers (les 35 danseurs sont de 14 nationalités pour un nombre presque aussi important d’écoles) et d’une remarquable cohésion. Les interprètes ont ainsi une grande individualité mais se fondent dans une énergie commune.

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…sur la pente ascendante.

Dans un paysage classique français plutôt morose, avec notamment le cas du ballet de Bordeaux, il est rafraîchissant de voir une telle compagnie en train de renouveler son répertoire. Par le biais d’une direction prudente (pour la nouvelle production de DQ, on n’a pas pas rechigné à réutiliser des costumes et des décors de l’ancienne mouture de ce ballet; les programmes Noureev et Lifar empruntaient les décors et costumes de l’Opéra de Paris) le ballet du Capitole voit se dessiner la perspective d’une augmentation de ses effectifs.

Nos relations de visites toulousaines se sont souvent terminées par une injonction à aller à Toulouse. Aujourd’hui, on terminera par : « Allez au TCE voir le Corsaire de Belarbi et les attachants danseurs de Toulouse! »

Le Ballet du Capitole de Toulouse. Photographie : David Herrero

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