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Vienne : Jérôme Bel, gentleman imposteur

tqwPeu de temps avant de créer « Tombe » pour le Ballet de l’Opéra National de Paris, Jérôme Bel a remonté « Gala » à Vienne pour le Tanzquartier Wien (la scène viennoise de danse contemporaine). Comme dans la plupart de ses spectacles, le trublion français bouscule les formes de danse établies. Ce qui s’annonce comme une joute manichéenne entre danseurs amateurs et danseurs professionnels, est une réflexion fouillée et amusante qui interroge chaque spectateur sur ses attentes. « Gala » fait mouche à chacune de ses apparitions, le public viennois et notre correspondante sur place ont été également conquis.

 Monter « Gala » ne doit pas être une mince affaire pour les collaborateurs de Jérôme Bel. La pièce est en effet interprétée par une vingtaine de danseurs professionnels, de danseurs amateurs et de non-danseurs (acteurs pour la plupart) correspondant à des canons physiques diversifiés. Des enfants, un adolescent, des personnes minces, une personne en surpoids, des quarantenaires un peu bedonnants, une personne d’âge mûr, une personne handicapée mentale, une personne en fauteuil, des personnes de couleur, une personne à l’identité sexuelle ouverte, une mère de famille etc. Toutes ces personnes doivent en outre avoir l’esprit de groupe et surtout ne pas être inhibées. En effet, Jérôme Bel met constamment en danger les participants de « Gala » en les faisant pénétrer dans des zones inconnues d’eux et de fait en les mettant à nu devant le public.

La pièce est découpée en scènes dédiées chacune à un style ou à un exercice dans lequel chaque participant sans exception est tenu de s’illustrer. Un écriteau indique au spectateur le contenu de chaque scène : danse classique, valse viennoise, Mickael Jackson, style libre en 3 minutes, solo, troupe etc.

Tanzquartier Wien: Jérôme Bel - GALA (11.1.2016, Generalprobe) http://esel.cc/tqw_JeromeBel-GALA | Foto: http://eSeL.at

Grand jeté – Copyright: © Véronique Ellena / stage pictures by eSeL.at – Lorenz Seidler

 

La danse classique ouvre le bal : chacun y va de sa pirouette (sur la musique des Sylphides) puis de son grand jeté (sur celle de Don Quichotte). La gaucherie et le sérieux des premiers à passer fait exploser de rire le public. Puis la ballerine s’avance et effectue un mouvement parfait. Le seul qui a normalement droit de cité sur les scènes sérieuses. Mais voilà, pour Jérôme Bel, toutes les scènes ont droit de cité : de celle d’un prestigieux théâtre à celle constituée de deux tréteaux et une planche. Du moins c’est ainsi que l’on peut interpréter le très long diaporama photographique qui précède « Gala » et qui présente des scènes aussi vides que variées.

Tanzquartier Wien: Jérôme Bel - GALA (11.1.2016, Generalprobe) http://esel.cc/tqw_JeromeBel-GALA | Foto: http://eSeL.at

La majorette et l’actrice/mannequin – Copyright: © Véronique Ellena / stage pictures by eSeL.at – Lorenz Seidler

Le public est interrogé : quelle est pour lui la valeur de la pirouette néophyte et de la pirouette confirmée ? On peut imaginer que pour un spectateur occasionnel, la différence saute peu aux yeux et qu’il se laissera plus emporter par l’émotion du mouvement que par sa perfection. Bel nous demande tout simplement quelles sont nos attentes de spectateur et nous bouscule dans nos représentations en nous manipulant gentiment le long de sa pièce. En effet, plus tard, la ballerine va paraître bien maladroite dans la gestuelle de Mickael Jackson, bien coincée dans du hip-hop ou bien effacée dans l’exubérance de la comédie musicale. L’adolescente raide et maladroite va soudainement briller dans un numéro virtuose de majorette tandis que ses camarades qui l’imitent passent leur temps à ramasser le bâton qu’ils sont incapables de rattraper. Le petit garçon de six ans esquisse à peine les mouvements savants mais sur « Gangnam Style », il saute et court en tous sens et le reste de la petite troupe est incapable d’imiter sa transe véloce. La chorégraphe en fauteuil est pleine de volonté mais court après la musique malgré l’aide de ses camarades ; mais lors de son solo où elle évolue sur le sol, elle développe une gestuelle personnelle et émouvante.

Ainsi de suite les rôles s’échangent, de même que les costumes, et chacun a l’occasion de briller. Cette alternance empêche d’humilier ou de ridiculiser les interprètes, même si quelques clichés ne sont pas évités. On rit de bon cœur de leurs mésaventures et succès et on s’y attache rapidement. Le danseur de comédie musicale met tout le monde d’accord dans le final, on sent qu’il a touché a tous les styles de danse, et en véritable bête de scène nous emporte dans un « New York New York » endiablé.

Tanzquartier Wien: Jérôme Bel - GALA (11.1.2016, Generalprobe) http://esel.cc/tqw_JeromeBel-GALA | Foto: http://eSeL.at

« New York New York ! » – Copyright: © Véronique Elglena / stage pictures by eSeL.at – Lorenz Seidler

Les 90 minutes du spectacle passent en un éclair et on a rarement vu un spectacle aussi hilarant et divertissant. On finit tout de même par se demander si Jérôme Bel n’est pas un imposteur : qu’a-t-il chorégraphié dans « Gala » et plus généralement dans ses pièces précédentes ? Si on lui enlève le titre de chorégraphe et qu’on lui donne celui d’auteur de spectacles sur la danse, il n’y a plus supercherie. Car il a la suprême élégance de mettre l’humour au service de la réflexion sur le sens de la danse.

GALA, représentation du 12 janvier 2016
Concept de Jérôme Bel, musiques de Frédéric Chopin, Ludwig Minkus, Michael Jackson, Psy, John Kander et autres – Adjoa Noemi Chana Ackwonu,  Nana-Gyan Ackwonu,  Marlies Drmola, Hannelore Jarvis Essandoh, Berit Glaser, Leonie Hegyi, PLENVM, Susanna-Claudia Krasny, Johnny Mhanna, Dante Murillo, Christian Polster, Vera Rebl, Iva Rohlik, Luis Thudium, Anna Toth, Manaho Shimokawa, Nilo Correa Vivar, Yuri Correa Vivar, Chris Yi, Markus Zett (interprètes)

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L’encyclopédie du corps de Sasha Waltz

Vienne. Colonne de la Peste. 1693

Vienne. Pestsäule. 1693

Les Balletonautes se flattent d’avoir des correspondants aux quatre coins de la planète. Certains sont plus actifs que d’autres. Telle cette chroniqueuse viennoise qui vient d’envoyer une lettre après deux ans d’absence.

Cléopold s’est précipité pour l’ouvrir, sûr d’y lire la suite des aventures de Manuel Legris au pays de Sissi. Erreur, un compte-rendu de « Körper » de Sasha Waltz l’attendait dans l’enveloppe !

Cléopold oubliait que l’Autriche est également un fief de la danse contemporaine. Le festival international Impulstanz a lieu chaque été depuis 30 ans. Le Festspielhaus St Pölten programme saison après saison les artistes les plus prisés (Guillem, Bausch, Cherkaoui, Khan, Teshigawara etc). Vendredi dernier, notre correspondante était au Tanzquartier Wien où se côtoient chorégraphes expérimentaux et grands noms de la danse.

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Il y a le corps medium, celui qui s’oublie pour permettre au danseur de s’exprimer. Et puis il y a le corps physique fait de chair, de poids, de peau, de cheveux… C’est ce dernier que Sasha Waltz décortique de A à Z dans « Körper » (« corps » en allemand), pièce créée en 2000 qui sera suivie de deux autres sur le même thème.

SASHA WALTZ :

SASHA WALTZ : « Körper »
© Bernd Uhlig, Courtesy of Tanzquartier Wien

« Körper » fourmille d’images fortes qui font à raison la célébrité de ce ballet. Elles se télescopent entre elles pour former un portrait détaillé de notre enveloppe physique. La pièce est tranchée en deux par l’impressionnante chute d’un mur central qui devient un immense plan incliné. Après cette chute,  les corps s’assemblent et font … corps comme dans le « corps de ballet » classique. Ainsi cet instant bouleversant où un danseur marche lentement sur une vague humaine. Malgré ces deux parties, on ne trouve pas de fil conducteur directement lisible, plutôt des thématiques qui vont et viennent en se chevauchant.

Sasha Waltz nous présente le corps désincarné de l’âme qui l’habite. Membres sortant de trous dans le mur. Formes entassées telles des cadavres. Corps-pancartes demandant d’éteindre son téléphone portable. Corps-meubles qui chutent sur le sol à grand bruit. Corps transformables, monétisés par la chirurgie esthétique. Corps-troncs empilables. Corps soulevés par les plis de la peau. Corps mesurés et comparés. Cet aspect du corps fait frissonner et penser à l’univers carcéral ou aux horreurs de la guerre.

Parallèlement, Sasha Waltz se joue des apparences et manipule notre perception du corps. Les lois de l’apesanteur sont défiées lors du passage culte où une dizaine de danseurs en slips chair sont emprisonnés entre un mur à alvéoles et une vitre et évoluent lentement les uns sur les autres. Ce génial tableau vivant vaut à lui seul le déplacement. Plus tard, deux  danseurs reliés par un tube en tissu, nous présentent un corps absurde où le bas du corps pivote à volonté. Les rires fusent dans le public. Plus galvaudée, l’image d’un danseur à plusieurs bras fait toujours son effet.

SASHA WALTZ :

SASHA WALTZ : « Körper »
© Bernd Uhlig, Courtesy of Tanzquartier Wien

Sasha Waltz aborde également le corps comme support de la communication humaine qui s’extériorise grâce à la bouche (la parole) et aux mains (l’écriture). Elle arme ses danseurs de craies qui leur permettent d’orner le mur et le sol de manifestes ou bien de tracer des cercles parfaits à l’aide du seul bras. Elle fait raconter des histoires de la vie quotidienne, où le récitant montre des parties du corps différentes de celles qu’il nomme. Le langage n’est qu’une convention au regard de l’évidence physique du corps.

Comme la plupart des grandes œuvres, « Körper » n’impose pas de réponse ou de point de vue au spectateur. L’encyclopédie du corps qu’elle propose est multiple et complexe. Certes, on peut s’y perdre ou être dérouté. Mais Sasha Waltz a compris qu’il ne pouvait en être autrement avec un sujet qui touche à l’intime et à la perception de nous-même.

SSASHA WALTZ :

SASHA WALTZ : « Körper » © Bernd Uhlig, Courtesy of Tanzquartier Wien

Körper –mise en scène et chorégraphie de Sasha Waltz ; musique de Hans Peter Kuhn ;  interprétation par la  Compagnie Sasha Waltz & Guests ; scénographie de Thomas Schenk, Heike Schuppelius et Sasha Waltz ; lumières de Valentin Gallé et Martin Hauk ; costumes de Bernd Skodzig ; Présenté le 15 et 16 octobre 2015 au Tanzquartier Wien http://www.tqw.at (Autriche) ; Une coproduction avec le Théâtre de la Ville Paris.

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