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Royal Ballet décembre 2012 : Du feu dans la nuit étoilée

P1000939Royal Opera House – Représentations du 29 décembre 2012. Firebird : Mendizabal, Gartside, Bhavnani, Avis (matinée) ; Galeazzi ,Watson, Arestis, Marriott (soirée) ; In the Night : Lamb/Bonelli, Kobayashi/Pennefather, Cojocaru/Kobborg (matinée) ; Maguire/Campbell, Yanowsky/Kish, Marquez/Acosta (soirée) ; Raymonda (Acte III) : Cojocaru/McRae (matinée) ; Yanowsky/Hirano (soirée) ; Orchestre dirigé par Barry Wordsworth ; piano solo : Robert Clark.

 

L’Oiseau de feu est un ballet qui plaît aux enfants – les trois petites filles qui étaient devant moi pendant la matinée n’ont pas moufté, alors qu’elles n’ont pas tenu tout In the night et ne sont pas revenues pour Raymonda –, mais pas forcément aux jeunes, qui ne veulent plus croire aux contes, et que la profusion des motifs déroute (j’ai vécu une expérience similaire la première fois que j’ai vu Petrouchka). Pour ma part, je ne sais pas ce que j’aime le plus dans ce ballet : la magnificence musicale, l’invention des costumes, la variété des ambiances et des styles, ou encore le majestueux hiératisme de la scène du couronnement, qui permet d’admirer, pendant quelques précieux instants, le rideau de scène créé par Natalya Goncharova en 1926. Itziar Mendizabal danse avec une fougue animale. On a parfois l’impression, à certains frémissements des bras, ou à l’abandon du haut du corps quand elle est rompue de fatigue, que ses ailes ont une vie propre. Mara Galeazzi, qui interprète le rôle de l’Oiseau en soirée, est plus humaine et contrôlée. Du coup, la confrontation avec Ivan Tsarevitch change de sens : nous ne voyons plus un oiseau et un rustaud (Bennet Gartside), mais une femme et un brutal (l’altier Edward Watson). La rencontre avec la belle Tsarevna, en revanche, est toujours la découverte d’un monde laiteux, tout en courbes – celles que dessinent les trajectoires des pommes, les mouvements alternativement convexes et concaves des bras des princesses enchantées, ou encore les enroulements autour des deux amoureux, qui leur donnent le temps de se rencontrer. Parmi les princesses enchantées, on remarque en matinée la douce et frêle Christina Arestis, qui sera en soirée une touchante Tsarevna. Changement d’ambiance avec l’apparition, puis la ronde folle, des Indiens, des femmes de Kotscheï, des jeunes, des Kikimoras, des Bolibotchki et des monstres virevoltant autour de l’immortel magicien (Gary Avis jouant au méchant, et Alastair Marriott au vieillard). À l’issue de la confrontation, l’impression du spectateur diverge à nouveau selon la distribution : Bennet Gartside fait penser au faux Dmitri dans Boris Godounov (je rejoins à cet égard les impressions de Cléopold), tandis que Watson sait manifestement être l’héritier légitime.

Dans In the Night, Alina Cojocaru et Johan Kobborg donnent à voir une scène de la vie conjugale d’une intensité rare. Elle est un tourbillon émotionnel, et danse sans prudence, à charge pour son partenaire de suivre. C’est passionnant, mais si volcanique que les épisodes précédents – les commencements avec Sarah Lamb et Federico Bonelli, la maturité un peu plan-plan avec Rupert Pennefather et Hikaru Kobayashi – paraissent bien trop linéaires. Même si moins explosif, le cast de la soirée présente une narration dans l’ensemble plus équilibrée : les jeunes amoureux campés par Emma Maguire et Alexander Campbell ont le partenariat joueur, Zenaida Yanowsky et Nehemiah Kish font penser au feu sous la glace, et Roberta Marquez joue la passion latine avec Carlos Acosta et une pointe d’humour.

L’acte III de Raymonda réunit en matinée Alina Cojocaru (épousée rêveuse, qui interprète la variation de la claque comme pour elle-même) et Steven McRae (danseur noble, rapide et précis). On ne peut pas imaginer plus grand contraste avec la distribution du soir : Zenaida Yanowski n’a pas la douceur de Cojocaru, dont la danse semble toujours couler de source ; elle a d’autres qualités : la sûreté technique, et un sens aigu de sa capacité de séduction. Voilà une ballerine qui mange les spectateurs du regard.  Son partenaire Ryoichi Hirano n’essaie pas d’approcher les complications de la chorégraphie de Noureev (alors que Steven McRae en insère méticuleusement les subtilités dans sa variation; Ricardo Cervera, qui interprète la danse hongroise midi et soir, réussit aussi l’alliance grisante entre classicisme et caractère). Les idiosyncrasies hungarisantes de la chorégraphie sont d’ailleurs bien mieux servies par le corps de ballet et les demi-solistes en matinée qu’en soirée – notamment avec un pas de quatre des garçons au cours duquel James Hay se distingue, tant pour les tours en l’air que les entrechats.

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Metamorphosis Titian 2012 : Créons ensemble

Metamorphosis : Titian 2012. Soirée du 20 juillet.

Machina : Kim Brandstrup & Wayne McGregor (Chorégraphie) ; Nico Muhly (Musique) ; Conrad Shawcross (Design). Avec Leanne Benjamin, Tamara Rojo, Carlos Acosta, Edward Watson. Orchestre du Royal Opera House dirigé par Tom Seligman.

Trespass : Alastair Marriott &  Christopher Wheeldon (Ch.) ; Mark-Anthony Turnage (M.); Mark Wallinger (Décor). Avec Beatriz Stix-Brunell, Melissa Hamilton, Sarah Lamb, Nehemiah Kish, Steven McRae. Orchestre dirigé par Batty Wordsworth.

Diana & Actaeon : Liam Scarlett, Will Tuckett & Jonathan Watkins (Ch.); Jonathan Dove (M.), Chris Ofili (Décors), Alasdair Middleton (Livret). Avec Marianela Nuñez & Federico Bonelli. Orchestre dirigé par Dominic Grier. Chanteurs : Kim Sheehan, Andrew Rees.

Lumières conçues par Lucy Carter (pour les trois pièces).

C’est avec un projet un peu fou et finalement exemplaire que Monica Mason a tiré sa révérence. Mettre sur pied une collaboration inédite avec la National Gallery, pour trois ballets inspirés par les œuvres du Titien sur les Métamorphoses d’Ovide, impliquait trois commandes musicales, des échanges avec les arts plastiques, et une coopération étroite entre sept chorégraphes. Imaginé par un comité Théodule, on aurait foncé droit dans la bouillie pluridisciplinaire. Porté par la directrice sortante du Royal Ballet, Metamorphosis : Titian 2012 évite l’écueil.

Peut-être parce que chacun a mis sa créativité au service du collectif. C’est ce que l’on ressent, en tout cas, avec Machina, chorégraphié par Kim Brandstrup et Wayne McGregor. Tous deux ont un penchant pour les scénographies complexes (par exemple, pour Brandstrup, les voiles opacifiant la scène dans Rushes comme dans Invitus Invitam). Ici, ils sont servis : le fond de scène est occupé par une machine conçue par Conrad Shawcross, grand bras articulé terminé d’un halo lumineux. Loin d’être un simple décor, la machine est un personnage à part entière : elle regarde les danseurs, ondule sensuellement, s’énerve mystérieusement en écho à leurs évolutions. L’appariement des danseurs va à rebours des habitudes établies : en ouverture, Carlos Acosta danse avec Leanne Benjamin un pas de deux doux et sensuel. Et c’est Edward Watson qui danse avec Tamara Rojo un duo de confrontation, chorégraphié par Brandstrup, où elle campe l’accusation face au poitrail offert de Watson – comme en écho fragmenté de l’histoire de Diane face à Actéon. On reconnaît par moments la gestuelle de McGregor, mais la musique d’inspiration baroque de Nico Muhly lui ôte son épuisant systématisme saccadé. Et au lieu de régler un énième solo sur Edward Watson, le chorégraphe-résident du Royal Ballet a eu la bonne idée de se renouveler en exploitant la présence physique toute différente de Carlos Acosta (Watson reste cependant présent en arrière-plan : c’est sa manière de bouger, enregistrée numériquement, qui est réinterprétée par la tournette mécanique). L’atmosphère est envoûtante, les lumières superbes, et l’abstraction n’y est pas forme vide, mais au contraire épurement du sens : la soirée commence bien.

Diane n’est pas seulement la déesse de la chasse. Elle est aussi une divinité lunaire. C’est cette dimension que Trespass met en lumière, construisant d’amusants échos entre la mythologie et la mission Apollo. Mark Wallinger a planté sur scène un miroir en forme de croissant, à travers lequel les hommes peuvent mater la sensualité laiteuse des suivantes de Diane. Alastair Marriott a réglé pourSarah Lamb et Steven McRae un irréel pas de deux articulé autour de trois poses : quand la lumière se fait, la donzelle, tête en bas et jambes en l’air, une main posée sur le pied de son partenaire, fait une petite révolution autour de lui. Elle fera plus tard la même chose en équilibre sur son bras, un pied posé sur la hanche. Elle finira en croissant de lune à l’envers, encore tête en bas, en prenant appui cette fois sur le bassin de McRae. Le pas de deux inventé par Christopher Wheeldon pour Beatriz Stix-Brunell, lui aussi très tarabiscoté dans la lignée de Polyphonia, fait un joli contraste terrien. Trespass est le morceau qui réserve le plus de place au corps de ballet, présent dans un mouvement d’ensemble jazzy, et ménage un temps d’humour sensuel quand une Melissa Hamilton, très naïade au bain, déroule et enroule ses pointes devant les mecs ébahis et conquis.

Diana and Actaeon est un ballet narratif aux décors et aux costumes exubérants (dus à Chris Ofili, qui transpose la forêt d’Ovide en mangrove tropicale). Actéon part à la chasse avec quelques amis et une meute de chiens. Il surprend Diane et ses suivantes nues au bain. Pour se venger, elle le transforme en cerf. Et ses chiens, qui ne le reconnaissent pas, le mettent à mort.

Au début, Diane apparaît de dos, et ses amples mouvements rien que pour elle – développés à la seconde suivis d’un rond de jambe en dehors – sont là pour nous dire qu’elle est une déesse, qu’elle fait ce qu’elle veut toute seule chez elle et qu’on n’est pas censés être là pour la regarder. Mais c’est Marianela Nuñez qui danse, et beaucoup risqueraient le sort d’Actéon pour n’en pas perdre une miette. Elle est hiératique et pourtant sensuelle.

La construction de la pièce est délibérément naïve, sans être jamais ridicule. Will Tuckett, qui a chorégraphié la meute de chiens, est maître dans l’art des spectacles pour enfants, et il a créé une dynamique oppressante pour la mise à mort du pauvre Actéon (dansé par Federico Bonelli au costume de peau déchiquetée, et chanté par un déchirant Andrew Rees).  Le problème du ballet est qu’il étire par trop la narration (finalement, l’histoire est assez simple), et qu’il dilue trop longtemps la confrontation entre Diane et Actéon. On comprend que les trois chorégraphes (Tuckett, Scarlett et Watkins), et exprimer tout ce qui se joue entre les deux personnages – la surprise, le désir, la fureur – mais on a déjà vu tout cela, avec plus de variété et d’intensité, dans les deux autres pièces abstraites.

Au final, les trois œuvres présentées dans Metamorphosis composent un ensemble cohérent, qui dialogue intelligemment avec les peintures du Titien. Le dispositif de Machina transpose la structure spatiale similaire de Diane et Actéon et de La mort d’Actéon (dans chacune des peintures, le personnage en position de force est surplombant à gauche, en gros plan, bras tendu). Trespass fait écho, dans les costumes et dans certaines poses, à certains détails des trois tableaux (il y aussi Diane et Callisto, où le corps enceint de la nymphe séduite par Jupiter est dévoilé). L’inspiration est plus littérale – à la demande de Monica Mason – pour la dernière pièce. Toutes, en tout cas, ont saisi l’esprit de la commande : regarder hier pour créer aujourd’hui.

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Une récréation en apesanteur

La Fille Mal Gardée – Frederick Ashton (chorégraphie), Ferdinand Hérold (musique, arrangements John Lanchbery), Jean Dauberval (livret) ; Osbert Lancaster (décors) – Royal Ballet – Royal Opera House – Alina Cojocaru (Lise), Johan Kobborg (Colas), Alastair Marriott (Widow Simone), Alain (Paul Kay) – Représentation du 24 avril

La reprise de La Fille mal gardée à Londres est dédiée à Alexander Grant, décédé le 30 septembre 2011. L’ancien Principal du Royal Ballet était le créateur du rôle d’Alain, le naïf et maladroit prétendant de Lise, qui lui préfère le plus dégourdi Colas. On devine un peu, grâce à une vidéo de 1976, ce que Grant apportait au rôle. Il fait répéter le trio du pique-nique, durant lequel les deux amoureux se jouent du fiancé que la mère de la jeune fille veut lui imposer. Alain est censé danser avec Lise, mais Colas s’immisce entre eux et l’évince sans qu’il s’en rende compte. La réussite du pas de trois tient à ce qu’on est autant charmé par les roués qu’attendri par le berné. Raide comme un piquet, imperméable à toute notion de partenariat, il tend son bras à la parallèle du battement arabesque de Lise (à partir de 1’45’’). Il n’est pas idiot, il est ailleurs. Admirez l’expressivité du visage de Grant (0’14’’), et notamment à la toute fin de l’extrait (à partir de 2’20’’), quand il se promène main dans la main avec Lise, alternativement la tête en l’air et le menton voilé dans le poing. Voilà un personnage qui n’a besoin de rien – sauf un parapluie –pour être content.

Tout le monde est heureux, d’ailleurs, dans la campagne française où se déroule La Fille. L’amour de Lise et Colas est réciproque, guère menacé par Alain, et la mère Simone est un obstacle débonnaire et peu efficace. L’œuvre, véritable récréation bucolique, est au ballet ce que certains opéras de Rossini sont à l’opéra : un moment euphorisant de virtuosité. Sans parler des emprunts musicaux d’Hérold et Lanchbery (qui reprennent le Barbier de Séville, la Cenerentola et Elizabeth), la rapidité du travail du bas de jambe et la minutie des épaulements y sont aussi ébouriffants qu’une vocalise du compositeur italien.

La trois-cent-trente-huitième représentation du ballet d’Ashton par le Royal Ballet réunissait Alina Cojocaru, Johan Kobborg, Paul Kay et Alastair Marriott. La première est aérienne, et surprend toujours par sa capacité à insuffler de l’âme au mouvement, aussi petit soit-il. Ici, le sentiment est léger, mais cela n’enlève rien au plaisir ni à l’art : Mlle Cojocaru a des mimiques si expressives que, même quand elle ne danse pas, on ne détache pas ses yeux d’elle, de peur d’en perdre une miette. C’est le cas pendant le premier solo ridicule d’Alain, où pourtant Paul Kay fait de remarquables étincelles, composant un personnage comique, attachant, très bien dansant. Bien des étoiles du même âge peuvent envier la forme technique de Johan Kobborg, qui campe un Colas très amoureux, et séduit, comme à l’habitude, par la précision du mouvement, la légèreté (sujet du bac : on peut être léger sans élévation, et élevé sans légèreté) ainsi que l’attention à sa partenaire. Parmi les trucs à elle qui font le bonheur du spectateur, Alina Cojocaru a le chic pour une diagonale de petits pas en pointe si menus qu’elle paraît avancer comme par magie (à l’inverse, dans le DVD publié par le Royal Ballet, Marianela Nuñez danse sa variation du Fanny Essler pas de deux en accentuant le petit battement en ciseaux, ce qui donne une impression toute différente). Alaistar Marriott aborde le rôle de Widow Simone avec truculence, et on retrouve avec bonheur le jeune James Hay dans le petit solo à entrechats de la flûte.

D’autres couples sont distribués dans la série de représentations du Royal Ballet : Laura Morera avec Ricardo Cervera, Yuhui Choe avec Brian Maloney, et Steven McRae en compagnie de Roberta Marquez. Ces deux derniers danseront le 16 mai, jour où la représentation sera diffusée en direct dans 475 cinémas dans le monde entier (et 68 en France). L’Opéra de Paris présentera aussi La Fille dans la version d’Ashton à compter du 20 juin. Les distributions ne sont pas encore connues, donc tous les espoirs sont permis.

Alina Cojocaru / Johan Kobborg - La Fille mal gardée - Photograph Tristram Kenton, courtesy of ROH

Alina Cojocaru - Fille - Photograph Tristram Kenton, courtesy of ROH

Alina Cojocaru - La Fille mal gardée - Photograph Tristram Kenton, courtesy of ROH

Johan Kobborg - La Fille mal gardée - Photograph Tristram Kenton, courtesy of ROH

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